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Jean-Pierre Berghmans, itinéraire d’un patron hors norme devenu un des hommes les plus riches de Belgique

Дата публикации: 04-07-2026 05:01:11

Le président du géant de la chaux Lhoist a réussi un coup juteux avec la vente de la filiale américaine pour 12 milliards d’euros. Retour sur ses plusieurs dizaines d’années passées à la tête du groupe. ...

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Lundi 29 juin 2026, treize heures quinze minutes. C'est le moment précis auquel a été publié le communiqué de Lhoist annonçant la vente de sa division américaine à la société étasunienne Martin Marietta. Dans ce communiqué, pas une ligne sur le montant de la transaction. Et pourtant, il est colossal… On parle de 13,5 milliards de dollars, soit 11,8 milliards d'euros.

On connaît la discrétion légendaire des Berghmans, la famille belge actionnaire du géant mondial de la chaux et de la dolomie. Le président et ancien patron emblématique Jean-Pierre Berghmans, dont les interviews se comptent sur les doigts d'une main, pratique mieux que quiconque l'adage "pour vivre heureux, vivons cachés". Tout comme sa sœur Claire et ses deux frères, Vincent et Jacques, il aurait préféré que le montant payé ne soit jamais divulgué. Cela aurait peut-être permis d'éviter les titres de la presse à sensation où il est présenté comme l'homme le plus riche de Belgique.

Offre très alléchante

Mais cette transparence était le prix à payer pour décrocher la timbale. Car Martin Marietta est une société cotée à la Bourse de New York. Elle est dès lors tenue d'informer les marchés correctement. C'est elle qui a donné tous les détails du deal, lundi juste avant l'ouverture de Wall Street. La famille Berghmans va recevoir 7 milliards en cash et l'équivalent de 6,5 milliards en actions. Ce qui lui permettra de devenir le premier actionnaire individuel (avec 15 %) de Martin Marietta, un fournisseur de premier plan de granulats et d'autres matériaux de construction. Ce dernier a accepté de payer jusqu'à 15 fois les bénéfices de Lhoist North América (LNA).

Cette offre très alléchante de Martin Marietta est tombée, il y a un mois environ, à la grande surprise des Berghmans. "C'est un deal qu'ils ne pouvaient pas refuser. Ce qui est offert est plus élevé que dans leurs plus grands rêves", entend-on dire. De fait, le prix est (largement) supérieur aux chiffres avancés par certains grands acteurs du private equity comme CVC et Brookfield, et de surcroît pour l'ensemble du groupe….

"Syndrome des grands managers"

Cela faisait des mois que la famille de Jean-Pierre Berghmans, secondée par trois grandes banques d'affaires (BNP Paribas, JP Morgan et Rothschild), était en discussion avec les ténors du private equity. Sa décision de chercher des investisseurs extérieurs, prise il y a environ un an, avait laissé libre cours à de multiples interprétations sur ses motivations. "Leur objectif est de se diversifier. Ils deviennent actionnaires d'une très belle société. Le CEO est un type génial ", nous dit-on. D'autres observateurs voient dans ce changement d'actionnariat "le syndrome des grands managers" pour qui il est "très difficile d'imaginer que leur entreprise va leur survivre".

Pour le milieu des affaires, il est clair que derrière cette transaction, il y a la volonté d'un homme âgé de 77 ans de préparer sa succession pour les générations futures.

Pour le milieu des affaires, il est clair que derrière cette transaction, il y a la volonté d'un homme âgé de 77 ans de préparer sa succession pour les générations futures sachant qu'aucun des enfants de la fratrie (Berghmans et Van der Vaeren) ne semble vouloir prendre les rênes du groupe.

Mission impossible

Il faut dire que succéder à Jean-Pierre Berghmans fait figure de mission impossible tant il aura été un acteur clé de cette success-story. Le parcours époustouflant de cet homme d'affaires est digne d'un roman. On a tous les ingrédients, y compris des racines familiales très modestes. Son grand-père paternel, originaire de Maastricht (Pays-Bas), fut charretier et tenancier d'un débit de tabac et son arrière-grand-père boucher-charcutier spécialisé en viande de porc. On est loin du milieu aristocratique de sa femme la comtesse Catherine d'Aspremont Lynden qu'il épouse en 1972 et dont il a trois filles.

C'est par sa mère, née Elisabeth Lhoist, qu'il entre dans le monde de la chaux. Sa mère qui aura d'ailleurs joué un rôle dans la consolidation de l'actionnariat. Elle était la fille de Léon Lhoist, maître de carrières. D'où le nom de l'entreprise.

Jean-Pierre Berghmans rejoint les affaires familiales en 1974, assez vite après ses études d'économie à l'UCL. Au début, il travaille main dans la main avec son cousin germain Léon-Albert Lhoist, qui meurt prématurément d'un infarctus en 2011. Ce décès inopiné marquera sans doute un tournant dans les relations entre les deux branches.

Jean-Pierre Berghmans a été un CEO très entreprenant, plus de trente ans, de 1979 à 2011, ce qui lui vaut le titre de baron accordé par le roi Albert en 2004. En 2012, il est remplacé par Jean-Pierre Hanin (qui fut par la suite notamment CEO de Cofinimmo). Ce dernier a été le premier dirigeant à ne pas faire partie de la famille. Mais il restera à ce poste moins de deux ans. Il n'est pas le seul patron à avoir fait un court passage au siège de Lhoist à Limelette dans le Brabant wallon…

"Si vous voulez travailler dans notre entreprise, vous aurez bien plus d'obligations que de droits. C'est notre mentalité familiale."

Jean-Pierre Berghmans a la réputation d'être une personne très exigeante. "Si vous voulez travailler dans notre entreprise, vous aurez bien plus d'obligations que de droits. C'est notre mentalité familiale", avait-il déclaré au Trends dans une de ses rares interviews.

C'est lui qui, par des rachats de la Norvège au Brésil en passant par la Malaisie, a œuvré à l'internationalisation du groupe. Un groupe qui occupe 6 500 personnes dans le monde, est présent dans plus de 20 pays et génère un chiffre d'affaires de l'ordre 3,5 milliards.

Il y a plusieurs dizaines d'années, il avait même fait une tentative de racheter "les mains faibles" (c'est-à-dire les actionnaires prêts à vendre leurs parts) de Carmeuse, son grand concurrent belge. Mais sans succès. Il est, paraît-il, resté de cette offre hostile une "haine corse" entre Dominique Collinet (l'ex-patron et actionnaire de Carmeuse) et lui. Une "haine" qui ne se serait toutefois pas transmise à la génération suivante.

Effet positif de la politique de Trump

Au début des années quatre-vingt, comme beaucoup de chefs d'entreprise, il a voulu profiter de l'eldorado américain, un marché très rentable qui représente actuellement 40 % du chiffre d'affaires mais quasi deux tiers des bénéfices du groupe. Cette "vache à lait" a profité d'une conjoncture américaine porteuse, qui peut se reposer sur une électricité bon marché. La chaux a des débouchés dans de multiples secteurs, de la sidérurgie à construction en passant par l'agriculture. Elle est aussi utilisée pour l'extraction du pétrole de schiste, fortement présent au Texas où se trouve le siège de LNA. "Vous ne vous imaginez pas l'ambiance euphorique qui règne au Texas, un État où on ne paie pas de taxe", nous dit un proche de l'entreprise. Le business aux USA profite notamment de la volonté de Trump de ne plus dépendre du pétrole russe.

En tant que président du conseil d'administration, Jean-Pierre Berghmans, est resté l'homme fort du groupe. Ce grand amateur de chasse qu'il pratique du côté de son fief condruzien et de ski hors piste dans les montagnes de Verbier est toujours aux aguets. Il est en permanence à l'affût des bonnes affaires. Le deal annoncé lundi le confirme. Une manne de milliards qui revient à quatre personnes et dont ne profitera pas la branche Lhoist.

Vente des actions de la branche Lhoist

Cet "empire" est, en effet aux mains de la seule famille Berghmans depuis qu'elle a racheté les parts des Lhoist en 2022 pour un montant qui est gardé bien secret. Cette opération l'avait du reste obligée à s'endetter pour un gros montant. L'argent est depuis remboursé.

Ce rachat des actions a donné lieu à de longues et difficiles discussions entre les deux branches familiales. "C'est un processus qui a duré beaucoup de temps, environ trois ans", nous murmure-t-on. La transaction a fait l'objet, à l'époque, d'un bref communiqué. Pas question de revenir sur ces moments douloureux comme le sont en général les séparations.

Les raisons de cette sortie du capital seraient nombreuses. On évoque la volonté de certains membres de la famille Lhoist de dégager du cash pour investir dans d'autres projets. Sachant que certains d'entre eux s'étaient déjà investis dans des activités alternatives, à l'instar de Nicolas Lhoist qui a lancé les restaurants Tero et qui se diversifie dans les loisirs du type club de Padel. Et sachant aussi que les membres de cette branche sont très engagés dans de nombreux projets philanthropiques et de mécénat.

On entend aussi dire que certains cousins auraient voulu prendre leur distance par rapport à un Jean-Pierre Berghmans qui, à leurs yeux, attachait insuffisamment d'importance à ce qu'ils auraient pu apporter à l'entreprise. Il y aurait aussi dans le chef de certains anciens actionnaires une philosophie entrepreneuriale différente, plus soucieuse des enjeux environnementaux.

Car l'environnement est un sujet clé pour Lhoist. Il faut savoir qu'une tonne de chaux produit quasi autant de gaz à effet de serre. C'est d'ailleurs cet aspect polluant qui aurait fait hésiter certains ténors du private equity à faire offre.

Mais, paradoxalement, la chaux est aussi devenue une matière première utile dans la lutte contre le réchauffement climatique. Elle est notamment utilisée pour le filtrage de fumée ou pour la capture de CO2.

Combat symbolique de l'abbaye de Rochefort

L'enjeu environnemental du business de la chaux a d'ailleurs été symbolisé par le combat des moines de l'abbaye de Rochefort pour empêcher l'extension de la carrière de la Boverie. Cette extension aurait entraîné un changement de l'écoulement de l'eau de source de la Tridaine, ce qui aurait provoqué un assèchement de celle-ci. D'où le risque d'altérer le goût de la fameuse trappiste de Rochefort. Après une guérilla qui a duré de longues années, l'abbaye a obtenu gain de cause. Ce qui doit être la plus grande défaite médiatique du groupe dirigé par Jean-Pierre Berghmans. Sans qu'on sache si elle a entraîné une prise de conscience ou un changement de politique.

Depuis l'eau de source de la Tridaine suit son cours normal… Et les Berghmans ont d'autres préoccupations. L'une d'entre elles sera de savoir ce qu'ils feront de leurs milliards. Vont-ils réinvestir au moins une partie en Wallonie ? Tout comme on peut se demander ce que vont devenir les activités belges et européennes de Lhoist qui sont, elles, nettement moins rentables ? Et si elles sont vendues, que va devenir le siège de Limelette où les visiteurs triés sur le volet peuvent admirer une magnifique collection d'art contemporain chère à Jean-Pierre Berghmans? Il est évidemment trop tôt pour avoir les réponses à toutes ces questions. On n'est pas à la fin de l'histoire de l'empire Lhoist…

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