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Gérard Oury en 1971 : “Je ne flatte pas les spectateurs, je les rends heureux pendant deux heures”

Дата публикации: 20-07-2026 08:00:16

DANS NOS ARCHIVES - En 1971 sortait “La Folie des grandeurs”, avec Yves Montand et Louis de Funès. Trop “commercial” et vulgaire, pour “Télérama”. Gérard Oury nous répondait dans une interview truculente à (re)découvrir, vingt ans après sa disparition.

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DANS NOS ARCHIVES - En 1971 sortait “La Folie des grandeurs”, avec Yves Montand et Louis de Funès. Trop “commercial” et vulgaire, pour “Télérama”. Gérard Oury nous répondait dans une interview truculente à (re)découvrir, vingt ans après sa disparition.

Le cinéaste Gérard Oury est mort le 19 juillet 2006, à l’âge de 87 ans.

Le cinéaste Gérard Oury est mort le 19 juillet 2006, à l’âge de 87 ans. Photo Collection particulière

Par Michel Lengliney

Publié le 20 juillet 2026 à 10h00

Tout comme La Grande Vadrouille, Le Corniaud et Le Cerveau, le dernier film de Gérard Oury, La Folie des grandeurs, est le type même du film populaire. Distribué dès sa sortie dans cent vingt salles de première exclusivité, il connaît un succès considérable, prometteur de belles recettes, et les foules friandes d’éclats de rire ont la longue patience des longues queues du samedi soir. Mais, aux yeux de certains, ce « populaire » là, avec son énorme budget de tournage et de publicité, cousine de bien près avec le « commercial ». Avec bonne grâce et non sans humour, Gérard Oury répond à cette critique fréquente.

Commercial ?… Cet adjectif stupide me fait bondir ! Il ne signifie rien sinon que le public va voir ces spectacles. Quelle est l’ambition d’un auteur depuis Euripide jusqu’à Anouilh ou Pinter ? Qui rêve de jouer ses œuvres devant des fauteuils vides ? »

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Sept raisons de (re)voir “La Folie des grandeurs”, de Gérard Oury

Voilà, c’est dit… Gérard Oury est à peine chatouilleux sur ce chapitre tant il est persuadé de la force et de la sincérité de ses arguments. Mais serais-je à demi-convaincu ?… Voilà qu’il repart à la charge.

L’argent, c’est la liberté dans le comique. J’ai eu les chiffres des films de Chaplin, Les Lumières de la ville ; il a mis deux ans à l’écrire, cinq mois et demi à le tourner, un an à le monter et, à l’époque, le budget était au moins équivalent à celui de La Folie des grandeurs. Je ne peux pas faire cette forme de cinéma comique sans argent. Il y a dans mon dernier film le gag de la hallebarde : excédé par le bruit que fait Montand à l’étage au-dessus, de Funès frappe au plafond avec une hallebarde qui finit par percer le plancher ; Montand la saisit, la tire, et se doutant que de Funès y est demeure accroché, la lâche soudain pour qu’elle se plante violemment en bas.

Les jeunes veulent tout sans avoir rien fait

Ce gag, qui dure quelques secondes à l’écran, a demandé des semaines de travail et a coûté très cher. Nous vivons dans une société capitaliste et non dans un kibboutz, et il faut payer ceux qui fabriquent le parquet, le plafond, louent les studios, font les trucages spéciaux… On peut fort bien se passer de ce gag ; seulement c’est un immense éclat de rire parce que c’est un gag de dessin animé à l’état pur. L’argent avancé pour réaliser ce gag doit, lui, rapporter pour que les producteurs le retrouvent. Peut-être certains voient-ils là du cinéma commercial, mais alors qu’ils changent le système et fassent la révolution ! Moi, ce n’est pas mon propos : je ne fais pas de politique, j’essaie de divertir les gens.

Mais beaucoup de jeunes metteurs en scène aimeraient pouvoir s’offrir le « gag de la hallebarde ».

Ils n’ont qu’à travailler autant que moi. J’ai attendu cinquante-deux ans pour pouvoir me l’offrir. Les jeunes veulent le faire à vingt ans ! Toute la différence est là. Je comprends fort bien l’impatience des jeunes. Seulement vous ne donnez pas à piloter un Boeing 747 à un jeune homme qui a pour « tout potage » un brevet de pilote d’aéroclub. Trop de jeunes veulent tout avoir sans avoir rien fait, et vous m’en voyez agacé !

Agacé à peine, en vérité, car Gérard Oury sait garder un œil toujours malicieux pour répondre avec sérénité et lucidité à ces critiques dont il connaît tous les détours.

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L’argent n’est pas un problème dont je peux avoir honte. Mes films, en effet, ont rapporté de telles sommes au fond de soutien à l’Aide Cinématographique que des dizaines de films de jeunes ont pu, grâce à eux, voir le jour. Sur chaque ticket de spectateur une certaine somme est prélevée pour ce fond de soutien qui donne les avances sur recettes et les subventions pour les autres films.

Ce n’est point le gouvernement qui aide le cinéma, c’est le cinéma seul qui s’auto-subventionne… et s’il n’y a pas des films comme les miens qui font recette, il n’y a plus d’argent pour les autres ! D’autre part, un producteur comme Robert Dorfman, qui a produit Le Corniaud et La Grande Vadrouille, a pu financer à lui seul dix-neuf films avec l’argent qu’il avait gagné. Enfin, je pratique une forme de cinéma qui donne du travail à un nombre gigantesque de gens. On y pense si peu aux techniciens, aux ouvriers, aux studios qui, eux aussi, doivent vivre. C’est très gentil de faire du cinéma à trois ou quatre, mais c’est la porte ouverte au chômage.

Vous imaginez Velázquez avec des moyens miteux ?

Ça coûte cher La Folie des grandeurs ?

Un peu moins de deux milliards d’anciens francs. Je ne peux pas avec vingt sous tourner à Séville, Grenade, Tolède et reconstituer, en 1971, toute une époque avec carrosses et costumes somptueux. Vous imaginez un univers à la Velázquez avec des moyens miteux ? Au lieu de me demander combien un tel film coûte, je préférerais que vous vouliez savoir combien il rapportera. Est-ce une bonne affaire si un film de cinquante millions en perd quarante ? Il est plus sage, à mes yeux, de dépenser deux milliards qui en rapporteront au moins deux autres : le cinéma vivra alors. Et puis, pourquoi s’étonner toujours du coût des films à gros budget ? On ne s’étonne pas que le sous-marin Formidable engouffre X milliards pour ne pas servir finalement à grand-chose…

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Cinq questions pour une reprise : “La Folie des grandeurs”, de Gérard Oury

Mais comment expliquez-vous les cachets faramineux des vedettes ?

Ce problème ne me regarde pas. Cependant, dans le cadre de la société telle qu’elle est organisée, je ne vois pas pourquoi cet argent irait dans la poche des producteurs et des distributeurs et non dans celle des artistes qui concourent au succès du film.

Gérard Oury, pour une certaine critique, qui dit cinéma commercial dit flatterie du public…

Je ne le flatte pas, je le rends heureux pendant deux heures. Filmer pendant une demi-heure le pied d’une chaise, en y mettant une foule de symboles, est peut-être intellectuellement valable aux yeux d’une minorité… mais je trouve plus passionnant de raconter une belle histoire, pure, propre et honnête. Dans mes films, il n’y a ni érotisme, ni violence. Pour moi, le cinéma comique est l’enfance retrouvée chez un homme. Chez l’être humain, il n’y a pas que des aspects ignobles et on peut faire venir le public au spectacle en lui rappelant des sentiments qu’il a éprouvés à douze ou quatorze ans ; même chez un vieil homme il existe toujours une part de pureté et de fraîcheur. Il est plus fascinant pour moi de gagner ainsi la partie qu’en empruntant les chemins douteux du sexe et de la violence qui, eux, conduisent alors à des produits flagorneurs et commerciaux.

Les Japonais les Russes et les Allemands rient aux mêmes endroits

Là, pour la première fois, il est véritablement en colère lorsqu’il songe au sens caché et sordide que revêt à ses yeux l’adjectif commercial. Mais il se détend bien vite pour parler avec passion du but qu’il s’est fixé.

Faire des films à messages est une mode. Moi, je n’ai qu’un message : celui du rire. Quand les hommes rient, ils ne sont pas méchants. Il est grisant pour moi de voir des Japonais, des Russes ou des Allemands s’étrangler de rire aux mêmes endroits. Mon message est de désarmer les gens par le rire et je crois qu’il a au moins à lui seul la valeur de tous les autres.

Article paru dans le Télérama n° 1145 du 26 décembre 1971

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