Avec Bernadette Lafont, Nelly Kaplan livre une satire féroce du patriarcat, portée par un humour décapant. Ce soir à 20h50 sur Ciné+ Classic et disponible à la demande sur myCANAL.
Bernadette Lafont et Julien Guiomar dans « la Fiancée du pirate » de Nelly Kaplan CYTHÈRE FILMS/PARIS FILM
A la mort de sa mère, écrasée par un chauffard, Marie (Bernadette Lafont), bohémienne sans papiers à la sensualité incendiaire, se venge des notables lamentables - pharmacien, cafetier, curé, fermière lesbienne - d’un bled à la Marcel Aymé qui les ont exploitées. Comment ? En les attirant dans son lit - à l’époque, on disait dans son pieu - et en transformant le village de Tellier (comme la maison du même nom chez Guy de Maupassant) en un gigantesque lupanar. Ecrit après 1968, le scénario de Nelly Kaplan est rejeté par vingt-quatre producteurs qui reprochent à la réalisatrice son histoire « grossière », et, une fois tourné, le film est interdit aux moins de 18 ans. D’un humour décapant, il a pourtant le mérite de mettre en scène une figure féministe qui choisit de ne plus subir et de révéler aux yeux de tous la concupiscence et la médiocrité d’une belle communauté de tartuffes.
Dans la France de Pompidou, « la Fiancée du pirate » - une allusion à « l’Opéra de quat’ sous » de Bertolt Brecht et Kurt Weill - dérange par sa portée libertaire, son parfum d’anarchie. Car Marie l’enragée, Marie la rouge (la couleur de son imperméable), Marie que l’on traite de « sorcière » - d’ailleurs, elle s’entiche d’un bouc, animal diabolique par excellence - méprise une société de consommation dans laquelle les autres se vautrent. Et, en utilisant son cerveau et son corps (avec elle, la prostitution est une arme), écrase le système plutôt que de se laisser écraser par lui.
A sa comédienne, Nelly Kaplan interdit d’utiliser « son regard inimitable made in Lafont » ; elle doit transpirer la sexualité par tous les pores, se montrer pulpeuse mais froide. Picasso et Antonioni adorent. Barbara chante « Moi, je m’balance », ritournelle qui scande chacune des passes de Marie avec les saligauds qui se succèdent. Le plus savoureux ? L’apparition de Louis Malle, héritier des sucres Béghin recruté après une nuit bien arrosée chez Castel pour le rôle d’un ouvrier agricole prénommé Jésus. Jésus, le déclassé, sera - ultime bras d’honneur - le seul à coucher avec la pirate sans que celle-ci le fasse payer.
◗ Mercredi 15 juillet à 20h50 sur Ciné+ Classic. Drame français de Nelly Kaplan (1969). Avec Bernadette Lafont, Georges Géret. 1h48. (Disponible à la demande sur myCANAL).
Par Sophie Grassin
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