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« La décision de Marine Le Pen est un pas de plus dans le défi populiste lancé contre la justice et l’Etat de droit »

Дата публикации: 10-07-2026 10:30:06

La candidature à la présidentielle de Marine Le Pen condamnée en appel pour détournement de fonds publics défie la justice et l’Etat de droit. Comme en écho aux bravades de Donald Trump.

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La cour d’appel de Paris a confirmé la culpabilité de Marine Le Pen dans l’affaire des assistants parlementaires des députés européens Front national (ex-Rassemblement national, RN). La peine, adoucie, est de trois ans d’emprisonnement dont un ferme aménageable – sous bracelet électronique à son domicile –, 100 000 euros d’amende, et quarante-cinq mois d’inéligibilité dont quinze fermes purgés au 1er juillet 2026. Le pourvoi en cassation qu’elle a formé suspend son application, elle peut donc mener campagne librement. Elle est pleinement dans son droit. C’est justice.

Il peut toutefois être considéré déni ou mépris de justice d’être condamnée à deux reprises dans une même affaire de détournement de fonds publics et de prétendre présider la République. La justice constituant l’un de ses piliers régaliens, l’exemplarité sinon morale au moins judiciaire du (de la) prochain(e) locataire de l’Elysée est cardinale. En peine de moyens et ses dysfonctionnements régulièrement décriés, la justice chancellera davantage d’être sous la coupe d’une cheffe d’Etat en sursis judiciaire. Plus grave, le crédit voire la légitimité de la justice aux yeux de l’opinion publique vacilleront un peu plus ; c’est la force du « populisme souverainiste », c’est-à-dire la parole du peuple plus souveraine que celle du droit et des institutions démocratiques. Avec dans ce cas précis un fâcheux dégât collatéral : celui de minimiser les délits financiers, en l’occurrence ceux qui mobilisent des fonds publics, qui plus est européens, destinés à l’exercice politique, trois items déjà fortement dégradés.

La Cour de Cassation affirme être prête à statuer avant le premier tour, fixé au 18 avril 2027. Ceci nonobstant les probables manœuvres dilatoires – dépôts de mémoires, de questions prioritaires de constitutionnalité, etc. – de la défense afin de congestionner l’agenda et de retarder l’échéance au-delà du scrutin. En cas de rejet du pourvoi et donc de confirmation de la peine d’appel, les scénarios sur le calendrier de sa mise en œuvre – convocation du juge d’application des peines, etc. – demeurent sibyllins et feront peser sur la campagne et son issue une pesante hypothèque. Les magistrats sont saisis d’une immense responsabilité : ce calendrier déterminera qui de l’application du droit ou de la liberté octroyée aux citoyens de voter pour la favorite des sondages doit primer.

Justice contre peuple

« Les Français vont avoir la liberté de choisir », s’est d’ailleurs exprimée Marine Le Pen dans les heures qui ont suivi l’annonce. Justice ou peuple. Justice contre peuple. Et même justice ennemie du peuple. C’est ce leitmotiv que Marine Le Pen et ses séides vont désormais plaider. Sa décision d’être candidate peut être assimilée à un bras d’honneur à la justice. La présidente du groupe RN à l’Assemblée nationale signifie là que sa légitimité de potentielle présidente de la République est supérieure aux propriétés morales et démocratiques de la justice, que son ambition personnelle pour les Français est toute-puissante jusqu’à altérer l’intérêt des Français, que rien ne doit entraver l’épanouissement de son hubris. Cette décision est un pas de plus dans le défi populiste lancé contre la justice et l’Etat de droit. Ce n’est pas nouveau. Depuis l’installation de Donald Trump à la Maison-Blanche, la guerre que « le » politique mène contre eux s’est mondialisée. Et, surtout, normalisée. Il existe bel et bien une « Internationale » de la guérilla contre l’Etat de droit.

Souvenons-nous : le 30 mars 2025, le tribunal correctionnel condamnait Marine Le Pen en première instance à quatre ans de prison dont deux ferme (aménageables avec un bracelet électronique), une amende de 100 000 euros et l’inéligibilité de cinq ans, la peine pour « détournement de fonds publics » étant soumise à l’exécution provisoire. Elle déclarait que « “le système” a[vait] sorti la bombe nucléaire », Laurent Wauquiez, François-Xavier Bellamy (Les Républicains, LR) ou Eric Ciotti volaient à son secours, et au-delà des frontières le déluge des soutiens dessinait cette véritable « Internationale » qui débutait en Amérique du Sud – « Persécution ! » (l’ex-président brésilien Jair Bolsonaro) –, traversait l’Europe – « Je suis Marine ! » (Viktor Orbán alors Premier ministre hongrois) ; « Je suis choqué » (le Hollandais Geert Wilders) ; « Déclaration de guerre de Bruxelles » (Matteo Salvini, ministre et vice-président du Conseil présidé par Giorgia Meloni) ; « La voie vers un nouveau totalitarisme » (Björn Höcke, AfD) –, et atteignait… la Russie – « Signe de l’agonie de la démocratie libéral » (ministère russe des Affaires étrangères). Outre-Atlantique, Elon Musk dégainait le premier – « cet abus du système judiciaire […] aura un retour de bâton » –, et Donald Trump lui emboîtait le pas, comparant la situation de la cheffe du RN à la sienne, tous deux victimes d’un acharnement judiciaire et « d’une chasse aux sorcières » destinés à disqualifier le (la) favori (te) des élections présidentielles. « LIBÉREZ MARINE LE PEN ! » exhortait-il. Autant de clameurs destinées à humilier la justice.

Quinze mois plus tard, et largement relayées dans les « médias Bolloré » (« JDD », « JDNews », CNews, Europe 1), les premières réactions populistes célèbrent la nouvelle et enflamment la joute contre la justice, comme l’illustrent en chœur Eric Zemmour – « Il est sain que ce soit aux Français de trancher et non aux juges » – et l’Italien Matteo Salvini se réjouissant « que la parole passe de la justice aux citoyens ». La liberté individuelle contre « le système », la liberté « du peuple » sacralisée pour justifier de rompre la primauté du droit, poutre maîtresse de la République.

La stratégie trumpienne

On ne compte plus les actions de Donald Trump pour braver l’Etat de droit dans le monde. Arrestation du Vénézuelien Maduro, visées sur le canal de Panama et le Groenland, guerre contre l’Iran, quasi-affranchissement des instances onusiennes, chantage auprès de ses partenaires de l’Otan, etc. Sur son sol, ce qu’il entreprend pour anéantir l’indépendance et les moyens des institutions régissant l’Etat de droit – donc la démocratie – devient incomptable. Sa guerre permanente contre la justice – assaut du Capitole, scandale Stormy Daniels, etc. – et celle, obsessionnelle, contre les juges fédéraux – ces « monstres qui veulent que notre pays aille en enfer » – en sont l’emblème, mais sa dérive illibérale sévit dans bien d’autres domaines (science, environnement, éducation, santé, information, etc.). Cette stratégie trumpienne du rapport de force contre les tenants de l’Etat de droit – et même, complotiste, contre un fantasmé « Etat profond », sorte de réseau parallèle concentrant les décisions – s’est ramifiée jusqu’en Europe. L’Etat de droit ne peut pas être un obstacle à l’accomplissement de l’ambition politique, veulent faire valoir Donald Trump et Marine Le Pen. Le premier a totalement libéré la parole et donc le « droit des armes » contre l’Etat de droit, et les figures populistes d’Europe, tout en prenant soin d’adapter leur dialectique aux spécificités culturelles et politiques de leurs pays, le calquent.

En défiant l’autorité supérieure à laquelle ils sont censés s’assujettir, l’un et l’autre exhibent une force et une détermination – leurs partisans encenseront leur « courage » – que l’état du monde économique, climatique, militaire rend populaires. Ils ont assimilé ce que Jean-Marie Le Pen avait théorisé en 1995 : « Toute persécution ressoude toujours autour de moi. » Ces mantras ont consacré Trump en novembre 2024, ils pourraient profiter à Marine Le Pen au printemps prochain. Ainsi est l’élection présidentielle, excessivement personnifiée. En bravant la justice et l’Etat de droit qui enrayent leurs désirs, ils veulent signifier qu’ils sont le porte-voix de chaque citoyen s’en estimant victime. Et leur rhétorique est ciselée. Celle de Marine Le Pen, sensiblement moins outrancière, ne peut pas être mesurée à celle de Trump, elle n’en est pas moins efficace pour elle et dévastatrice pour la démocratie, déjà abîmée. « Marine est condamnée ? Et alors ? Ça ne me dérange pas », commente, en substance, son socle électoral. Le recours judiciaire de Marine Le Pen convoque un récit manipulatoire auprès de l’opinion publique dont une partie ne saisit pas les conséquences délétères sur la démocratie. Peut-être le plus sournois poison qui a commencé de suinter.

Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

Par  Denis Lafay

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