Dans sa série “Portobello”, Marco Bellocchio se penche sur l’histoire tragique d’Enzo Tortora, passé de star de la télé à paria de toute l’Italie dans les années 1980. À l’instar de nombreuses autres fictions, sa série dénonce le pouvoir de fascination exercé par le petit écran.
Dans sa série “Portobello”, Marco Bellocchio se penche sur l’histoire tragique d’Enzo Tortora, passé de star de la télé à paria de toute l’Italie dans les années 1980. À l’instar de nombreuses autres fictions, sa série dénonce le pouvoir de fascination exercé par le petit écran.
Par Margaux Baralon
Publié le 22 octobre 2026 à 17h30
Au début du premier épisode de la série Portobello, Giovanni Pandico, mafieux incarcéré, ne peut se détacher du poste de télévision accroché au mur de sa cellule. Il mange en le regardant, écrit en l’écoutant puis, comme happé par sa lueur, s’approche de l’objet pour s’adresser directement au présentateur d’une émission de variété très regardée en Italie entre 1977 et 1983. La série de Marco Bellocchio, chronique d’une erreur judiciaire qui a jeté l’anchorman en question en prison, n’offre pas seulement une réflexion sur la collusion des pouvoirs en Italie et la chute des idoles populaires. Elle s’intéresse aussi au délirant pouvoir de ce petit cube parlant, que le cinéaste fait trôner, grâce à un montage parallèle éloquent, dans un Ehpad, au centre d’un salon bourgeois, sur le bureau d’un gardien de catacombes ou au milieu d’un couvent. Récemment, la télévision, ainsi divinisée, inspire la fiction. En s’intéressant à l’émission To Catch a Predator, qui a profondément divisé l’Amérique dans les années 2000, le film Primetime, sorti le 23 septembre, évoque les dérives mégalos de son présentateur, Chris Hansen, et celles, sensationnalistes, de son médium de prédilection. Quant à la première saison de Culte, diffusée en 2024, elle porte un regard ambivalent sur le séisme provoqué par l’arrivée de Loft story, télé-réalité visionnaire et terrifiante.
Dès 1983, David Cronenberg matérialisait on ne peut plus littéralement la fascination pour les images cathodiques dans Vidéodrome, en faisant fusionner un patron de chaîne avec son poste. Avant lui, Martin Scorsese et Sidney Lumet proposaient, avec La Valse des pantins et Network, deux satires d’une production télévisuelle lancée dans une course à l’audience et à la célébrité mortifère. Mais tous étaient alors contemporains d’une ascension vertigineuse du petit écran par rapport au cinéma. Et il est impossible de ne pas (re)voir ces critiques acerbes à l’aune d’une anxiété hollywoodienne, si ce n’est de la disparition, du moins de l’obsolescence. Aujourd’hui, c’est au tour de la télévision de perdre son éclat à mesure que ses audiences s’effritent. Selon Glance, la branche internationale de Médiamétrie, le poste était regardé en moyenne deux heures et treize minutes par jour dans le monde en 2025, contre plus de trois heures en 2017.
La télévision, berceau de l’ère numériqueD’ailleurs, de Portobello à Culte, les fictions récentes préfèrent jeter un coup d’œil dans le rétroviseur. Et comme souvent dans ces cas-là, c’est moins par nostalgie que pour établir des parallèles troublants avec notre époque. La télévision apparaît dans ces œuvres comme le berceau de l’ère numérique, où ses effets lui survivent sous d’autres formes plus diffuses et souvent plus extrêmes. Lorsque Marco Bellocchio filme les coulisses d’une émission populaire dans Portobello, il y montre la mise en scène permanente de soi exacerbée aujourd’hui par les réseaux sociaux. Et quand Chris Hansen, le protagoniste de Primetime, piège des pédocriminels face caméra pour leur délivrer des leçons de morale, difficile de ne pas y déceler un miroir grimaçant de notre époque, qui consacre le pouvoir des images virales au-dessus de celui des institutions. Quant à l’histoire de Karim, le casteur de Loft Story dans Culte qui tombe peu à peu amoureux de Loana en l’observant dans l’émission, ne préfigure-t-elle pas cette illusion de proximité entre des célébrités et leur public, encouragée vingt ans plus tard par les plateformes comme YouTube ou Instagram ?
Gardons-nous, néanmoins, de jeter le petit écran avec l’eau du bain. Portobello se souvient aussi d’une capacité fédératrice de la télévision. Dans I Saw the TV Glow, succès surprise du festival de Sundance en 2024 réalisé par Jane Schoenbrun, Owen et Maddie, ados mal dans leur peau, nouent une amitié très forte autour d’une passion partagée pour une série fictive, enregistrée sur VHS, The Pink Opaque. Et passent des nuits entières bouche bée devant le poste, baignés dans une lumière rose. Loin de rimer avec abrutissement généralisé, la télévision a aussi donné des modèles, des portes de sortie ou des clés aux êtres qui n’entraient pas dans la norme pour apprendre à être au monde. Tout comme, à leur meilleur, les réseaux sociaux.
Portobello, de Marco Bellocchio, sur Arte, le jeudi à 21h, et Arte.tv
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