L’exposition du designer facétieux, “Finally, Something Good”, déploie un parcours voué à prouver en chiffres et en images que le monde va de mieux en mieux. Une proposition iconoclaste et ludique.
L’exposition du designer facétieux, “Finally, Something Good”, déploie un parcours voué à prouver en chiffres et en images que le monde va de mieux en mieux. Une proposition iconoclaste et ludique.
Qui peut croire aujourd’hui dans l’idée du progrès, d’une élévation du monde renversant le motif de la grande régression dont nous sommes convaincu·es d’être les contemporain·es ? Personne. Si, un : Stefan Sagmeister, drôle d’artiste-designer-graphiste autrichien installé à New York, connu dans son champ disciplinaire pour avoir commis des images iconiques de pochettes de Lou Reed, David Byrne, Jay-Z et d’autres. Concentré depuis des années sur des projets d’expositions, où se dévoile le résultat de ses recherches accumulées sur les données documentant le bonheur et le progrès, le designer propose à la Gaîté Lyrique, dans un parcours électrisé par ses propres recherches en data, une somme d’objets et d’images dont la visée tient à sa volonté de convaincre les désabusés et les pessimistes que leur monde ne va pas si mal.
Comme tout le monde, le dérèglement climatique, la montée des fascismes, le sort des démunis ou d’autres problèmes géopolitiques sanitaires, alimentaires, financiers… l’intéressent de près. Sauf que plutôt que de s’en inquiéter ou de s’alarmer de la régression qui vient, lui s’en amuse en nous prenant à rebours, en troublant nos certitudes politiques et nos désaccords moraux. Tout va bien, dans le meilleur des mondes, suggère-t-il, jouant avec nos nerfs (optiques), par goût de l’interpellation contre-intuitive et de la provocation amicale. “Je pense que les mauvaises nouvelles sont nécessaires pour nous pousser à agir. Mais comme il n’y a que du négatif, beaucoup baissent les bras. Le désespoir ne stimule pas, il paralyse”, peut-on lire au milieu de l’exposition sur un cartel qui donne le ton iconoclaste de son curieux projet : donner de l’énergie aux visiteur·ses, les rassurer sur leur sort, les conduire sur le chemin des actions les plus urgentes et vertueuses à mener dans les années qui viennent.
Un parcours ludiqueTout ce qui anime la narration qu’il propose dans une succession de salles thématiques (climat, guerres, fin du monde, santé, alimentation…) tient à contrecarrer la négativité piquante qui traverse le débat public jour après jour, où les mauvaises nouvelles saturent tout (peut-être parce que les nouvelles, le sont, mauvaises, non ?). Or, selon lui, sur le long terme, “de nombreuses choses se sont améliorées”, affirme-t-il, en s’amusant dès le début de son récit que la fin du monde, tant de fois prophétisée, n’est jamais survenue. Cela suffirait-il à nous rassurer ? Pour ceux qui doutent encore, il renchérit, en accrochant de curieuses images sur les murs, faites de peintures originales du XVIIIe siècle sur lesquelles il greffe des formes géométriques colorées, dans un geste de pur graphiste obsédé par les collages, les montages, les assemblages de données dispersées.
Chaque image, corrosive, incarne une idée, positive. Chaque objet, étrange, concentre une pensée, sage. Le design et le graphisme lui servent d’outils pratiques. À ce titre, il maîtrise parfaitement son médium, alternant les formes et les gestes où l’on peut percevoir des traces, discrètes, d’héritages précieux, du graphiste Peter Saville (auteur de pochettes mythiques pour Joy Division ou New Order) au peintre Ellsworth Kelly dans ses superpositions de touches de couleurs abstraites. Sagmeister nous confie d’ailleurs qu’il admire le peintre américain, au point de posséder l’une de ses toiles dans son studio new-yorkais.
Porté par une conviction, évidemment discutable, le designer invente un parcours ludique, souvent surprenant, à l’image d’une longue fresque peuplée de fraises censée illustrer l’évolution du pourcentage des pays dotés d’une démocratie au cours des deux derniers siècles. Se raccrochant à des chiffres officiels soulignant que de moins en moins de personnes meurent dans les guerres, que nous nous faisons moins de mal, que nous en savons davantage, il occulte un peu trop l’explosion contemporaine de violences sociales, de conflits, de dépressions, de destins brisés dans un monde qui brûle. Si ses données viennent toutes de la Banque mondiale, de l’Organisation des Nations unies et d’autres organismes internationaux, d’autres sources auraient pu être mobilisées du côté des études environnementales, de la sociologie, de l’anthropologie, de la psychologie… Pas sûr que les résultats seraient les mêmes, et que la croyance dans le progrès serait si clairement défendue !
Imaginer d’autres éveils possiblesLe chercheur Steven Pinker voulait nous faire croire lui aussi il y a quelques années que la violence du monde s’était réduite et que notre époque était la moins violente de toute l’histoire de l’humanité.
Mais, au fond, ce n’est pas le plus important : la guerre des chiffres, les débats incessants sur la manière de qualifier le progrès ou le recul d’une civilisation, à partir de quels critères, comptent moins que l’idée qui anime le designer : redonner le goût de l’action, ne pas se laisser abattre par un air du temps décadent, imaginer à partir d’indices statistiques d’autres éveils possibles. Ce qui prédomine ici, c’est “l’optimisme de la volonté”, que Gramsci opposait au pessimisme de l’intelligence.
À la fin du parcours, l’artiste s’amuse à évaluer, dans une étude comparée, le rapport comptable entre celles et ceux qui se déclarent pessimistes ou optimistes. Le succès de son projet dépendra, dit-il, du résultat final. La victoire des pessimistes serait sa défaite. Finalement, quelque chose de stimulant, sinon de bon, se dessine dans les couloirs de la Gaîté Lyrique : la possibilité de croire que le monde, en dépit de ses éclats catastrophiques, nous réserve encore quelques divines surprises. “Nous ne nous appelons pas la Gaîté pour rien”, remarque Vincent Cavaroc, directeur artistique du lieu et commissaire de cette exposition joyeuse et confondante.
Finally, Something Good par Stefan Sagmeister à la Gaîté Lyrique jusqu’au dimanche 18 avril 2027.
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