Accusé par Bernard Quintin d’infiltrer les émeutes dans la cité ardente, le mouvement de gauche radicale dément toute instrumentalisation des jeunes, assume ses appels à la désobéissance civile et renvoie la responsabilité de la violence vers les décisions politiques. ...
Le calme reviendra-t-il bientôt dans la cité ardente ?
"Ce mercredi, j'ai vu passer un groupe de trois jeunes femmes dans la rue : elles avaient des sacs à dos remplis de pavés… Et un jeune a été arrêté avec une baïonnette", souffle une source politique liégeoise, secouée par sa vision. Après une semaine d'émeutes, les cortèges étudiants de ce jeudi se sont pourtant déroulés dans un calme relatif. Mais l'accalmie reste fragile : en marge des rassemblements, des groupes de casseurs restent bel et bien actifs. Devant l'Hôtel de Ville, le bourgmestre Willy Demeyer a été directement confronté à une bande de jeunes cagoulés et très agressifs.
Sur le terrain, la police dresse d'abord le constat d'une mutation des profils. "Depuis le 1er octobre, on assiste à une augmentation continue de la violence et du nombre de casseurs. Ces derniers jours, ce sont des profils qui n'ont plus rien à voir avec des élèves", observe Jean-Marc Demelenne, chef de corps de la police de Liège.
C'est dans ce climat d'escalade que Bernard Quintin (MR), ministre de l'Intérieur, a assisté ce jeudi matin au briefing des forces de l'ordre aux côtés du bourgmestre Willy Demeyer (PS). Jugeant la situation "inacceptable", le ministre libéral a jeté un pavé dans la mare : "Il y a une responsabilité des parents, des écoles, mais aussi du mouvement antifa."
Le mot est lâché : le ministre de l'Intérieur incrimine ces mouvements de gauche radicale.
L'hypothèse de l'infiltrationDans le sillage du ministre, des sources gouvernementales vont plus loin auprès de La Libre, évoquant une stratégie d'infiltration délibérée : "Des contacts avec les autorités policières et politiques nous confirment l'influence des antifas dans ces manifestations, avec des actions qui mènent à la casse. Des personnalités membres de cette mouvance ont été identifiées dans les cortèges et dans les troubles qui ont suivi."
Face à cette offensive fédérale, le bourgmestre de Liège se refuse toutefois, à ce stade, à valider un tel lien de causalité. "Il y a bien entendu des antifas impliqués dans les manifestations, mais jusqu'à preuve du contraire, ce n'est pas un délit. Quant à la question de savoir s'ils sont parmi les casseurs, c'est en cours d'analyse et ce n'est pas établi", se borne à commenter Willy Demeyer.
Emeutes à Liège : Bernard Quintin pointe "la responsabilité des parents, des écoles, mais aussi du mouvement antifa"Des adultes parmi les manifestantsAu sein de la zone de police de Liège, et du Parquet de Liège, l'heure est aussi à la prudence: "Je confirme que nous avons arrêté des personnes extérieures au mouvement étudiant, plus âgées, et qui ont été remarquées à plusieurs reprises dans le groupe de manifestants", souligne le porte-parole de la police locale de Liège. "Parmi les personnes arrêtées, il y a des majeurs. Il est toutefois trop tôt pour affirmer à quel mouvement ils sont liés."
"Les propos du ministre n'engagent que lui", abonde le parquet de Liège, qui précise ne pas encore disposer des informations nécessaires que pour pouvoir confirmer les propos de Bernard Quintin.
Face aux accusations du ministre de l'Intérieur, la contre-offensive s'est immédiatement organisée du côté du Front AntiFasciste Liège 2.0, un collectif particulièrement influent dans la cité principautaire.
"C'est au ministre Bernard Quintin de prouver ce qu'il affirme. S'il n'y parvient pas, c'est qu'il aura menti", lance Julien Dohet, historien de l'antifascisme et figure centrale des Antifas liégeois. "De tout temps, l'argument des casseurs est utilisé pour décrédibiliser les mouvements sociaux dès qu'il y a une révolte populaire. Ceux qui incitent à la casse, ce sont les membres du gouvernement par leurs mesures ; il ne faut pas inverser la problématique. Plus largement, nous ne sommes pas responsables des fantasmes d'un ministre qui cherche à justifier une loi liberticide", ajoute-t-il, en référence à la "loi Quintin" sur l'interdiction des organisations jugées radicales. "Les politiques ont peur et semblent éprouver le besoin de trouver une cible pour expliquer ce qui se passe… Mais les jeunes ont bien compris la politique mise en place : ils ont compris que leur avenir était 'Bouchez', sans mauvais jeu de mots. Ils n'ont pas besoin que les adultes les manipulent pour comprendre cela."
Pour Julien Dohet, le combat contre l'extrême droite se mène aussi sur le terrain. ©ÉdA HermannLe mouvement antifasciste se distingue par une structuration très spécifique, horizontale. Chez les Antifas, pas de président, pas de trésorier, pas de structure juridique, ni même de leader officiel.
Le palais de Justice de Liège attaqué à coups de pierre par des émeutiers (VIDÉO)"Certains Antifas sont membres d'un parti politique, ou d'un mouvement syndical, mais ce ne sont pas les partis politiques qui sont à la manœuvre ou qui les contrôlent, même si on trouve souvent des représentants du PTB dans les manifestations", décryptait pour La Libre Marco Martiniello, sociologue à l'ULiège et spécialiste du racisme et de l'antiracisme.
Julien Dohet confirme néanmoins la présence de militants "adultes" aux côtés des cortèges : "Nous sommes aux côtés des jeunes qui font face aux violences policières pour leur rappeler leurs droits. Penser qu'on peut les instrumentaliser est un fantasme complet. Plutôt que de donner une réponse politique aux interpellations de la jeunesse, la seule réponse du politique reste la répression."
guillement"Les enseignes des multinationales sont des cibles qui peuvent être compréhensibles. Des abribus ont été ciblés aussi : symboliquement, on peut le comprendre au vu de la hausse du ticket de bus ou le minerval. Mais j'insiste qu'il s'agit de dégâts matériels, et que les personnes n'ont pas été visées."
Interrogé sur les dégradations matérielles dans le centre-ville, le militant opère une distinction : "Cela peut être regrettable lorsqu'un petit commerçant a sa vitre cassée", concède-t-il, avant de se montrer nettement moins empathique envers les multinationales alors que le Quick ou la Fnac ont été vandalisés : "Les enseignes des multinationales sont des cibles qui peuvent être compréhensibles. Des abribus ont été ciblés aussi : symboliquement, on peut le comprendre au vu de la hausse du ticket de bus ou du minerval. Les jeunes n'ont pas besoin d'adultes pour comprendre que cela les touche. Mais j'insiste sur le fait qu'il s'agit de dégâts matériels, et que les personnes n'ont pas été visées."
A pedestrian walks past damages caused on the sidelines of the student movement of the previous days, in Liege on October 8, 2026. The city of Li�ge, in Belgium, has decided to ban gatherings of more than three people from October 8, 2026, following recent violence and vandalism on the sidelines of the students� protest on October 7, which the Belgian Minister of Interior described as �extremely serious�. (Photo by NICOLAS TUCAT / AFP) ©AFP or licensorsLe réseau Antifas, hybride, regroupe un panel varié d'étudiants, d'acteurs culturels, de militants féministes, environnementaux ou LGBTQIA+. Il est particulièrement ancré dans la cité principautaire.
Mais c'est surtout sur le terrain numérique que la contestation se déploie. Sur Facebook, le Front AntiFasciste Liège 2.0, suivi par plus de 11 000 personnes, a publié des appels explicites à la désobéissance civile pour braver l'arrêté du bourgmestre interdisant les rassemblements de plus de trois personnes.
"Contre l'interdiction du bourgmestre de se déplacer à plus de 3, le Front Antifasciste de Liège appelle à se déplacer à minimum 4 dès demain pour rejoindre les appels des jeunes !", a écrit le collectif dans un message abondamment relayé.
Les antifas liégeois appellent à rejeter l'interdiction du bourgmestre de se déplacer à plus de 3, et à se déplacer à minimum 4 . ©D.R."Un appel à la désobéissance civile ? Oui. Parce que l'arrêté pris par Willy Demeyer est complètement c… Comme antifascistes, nous combattons tout signal fasciste, tel cet arrêté délirant, disproportionné et antidémocratique", assume Julien Dohet.
La méthode répond à un mode opératoire éprouvé : l'information se diffuse via les réseaux sociaux et messageries (Telegram, Instagram, Facebook). C'est par ces mêmes canaux que le mouvement s'était déjà mobilisé en septembre 2025 lors de la venue d'une délégation du MR place du XX-Août, venue commémorer les 30 ans de la mort de Jean Gol — un rassemblement qui s'était, lui aussi, soldé par des débordements de violence.
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