De passage à Paris à l’orée d’un été déjà caniculaire, le groupe irlandais nous a donné rendez-vous pour converser à propos de son dernier album, “Pugnello”. Le tout autour d’un grand verre d’eau et d’un ventilo. La bande se produira à Paris, au Trabendo, le 20 janvier prochain.
De passage à Paris à l’orée d’un été déjà caniculaire, le groupe irlandais nous a donné rendez-vous pour converser à propos de son dernier album, “Pugnello”. Le tout autour d’un grand verre d’eau et d’un ventilo. La bande se produira à Paris, au Trabendo, le 20 janvier prochain.
Quatre ans se sont écoulés depuis Most Normal, votre dernier album. Pendant ce temps-là, vous avez vaqué à d’autres occupations : de la musique solo pour vous, Alan, une carrière de producteur pour Daniel [Fox, le bassiste]… Pourquoi avez-vous le sentiment que c’est maintenant, le bon moment pour revenir en tant que groupe ?
Alan Duggan (guitare) – La réponse honnête, c’est que nous avons enfin terminé l’album. On serait probablement revenus plus tôt si l’on avait terminé l’album plus tôt. Ça nous prend un peu de temps de composer, écrire et finaliser nos albums, mais ce qu’on aime faire, c’est se donner le temps de travailler sur quelque chose. À un certain moment, on doit se dire : “Bon, il faut que ce soit terminé.” On essaie donc de fixer une date de sortie, des échéances et on tente de les respecter. Si on ne sort pas l’album à la date donnée, on sait qu’on doit encore attendre un an.
Après 15 ans passés à jouer ensemble, vous sentez-vous toujours inspirés ?
Dara Kiely (chant) – Oui, c’est un peu comme cette citation d’Iggy Pop à propos de sa collaboration avec Josh Homme de Queen Of The Stone Age. Ils venaient d’enregistrer un album ensemble [Post Pop Depression, sorti en 2016, ndlr] et ils ont dit en interview “s’émerveiller mutuellement chaque jour”. J’adore composer avec les autres membres de Gilla Band et j’aime beaucoup voir leur réaction face aux propositions. Ça nous pousse en quelque sorte à être un peu plus audacieux, ce qui est génial pour la créativité.
Alan – On est toujours constamment inspirés par les autres gars. C’est comme si on prenait le projet et qu’on s’engageait vraiment dans ces différentes voies pour l’explorer. Je me sens très confiant dans notre capacité à le faire, mais pas de manière arrogante. Oui, “inspiré”, c’est le bon mot.
Comment votre façon de composer ensemble a-t-elle évolué au fil des années ?
Alan – Au début, il fallait que nous soyons tous les quatre réunis dans la même pièce, mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas. On peut très bien être à deux, ça marche très bien. Je crois qu’au début, on accordait beaucoup d’importance à la conception sonore, mais surtout au son de chacun des instruments. On essayait de manipuler la guitare et la basse, on utilisait plein de pédales ; pour la batterie, on empilait des cymbales cassées, juste pour que tous les éléments aient un son unique. On utilisait aussi des pédales de chant et on les intégrait à tout ça. Ce qui a davantage évolué aujourd’hui, c’est de voir tous ces éléments coexister ensemble. Plutôt que de se dire “J’ai fait quelque chose d’intéressant à la basse par ici”, ou “J’ai fait quelque chose d’intéressant à la guitare”. Là, c’est plutôt : “Bon, comment ça fonctionne tout ensemble ? Est-ce que ça a du sens ?”.
“Le krautrock et la techno ont toujours été une grande influence pour moi”
Beaucoup de vos chansons reposent sur la répétition de mots, de phrases, de notes… Est-ce quelque chose que vous faites consciemment lorsque vous composez ?
Dara – Je ne sais pas. Ce n’est pas mon truc, de répéter des choses. Je n’ai pas vraiment l’intention de penser comme ça quand j’écris les paroles mais musicalement, c’est ce qu’on recherche, je suppose.
Alan – Moi, j’adore la répétition. Le krautrock et la techno ont toujours été une grande influence pour moi. J’aime bien les morceaux qui durent genre 10 minutes sans qu’il ne se passe vraiment rien. Je trouve que ça peut être le morceau de musique le plus intense que tu écoutes, mais s’il se prolonge indéfiniment, ça peut devenir assez méditatif. C’est juste une question de goût, quelque chose de profondément ancré en moi. Je trouve ça agréable quand une musique s’attarde sur un motif pendant une éternité.
Avez-vous des rituels d’écriture spécifiques ?
Dara – Quand Alan et moi écrivons ensemble, on enchaîne sans arrêt des tas et des tas de prises différentes. On teste, on supprime au fur et à mesure. Par exemple, pour le morceau The Megazord sur cet album, je crois qu’il y a eu une trentaine de versions différentes. On aime bien explorer différentes possibilités, puis vraiment voir ce qui fonctionne le mieux.
Votre plume est parfois un peu absurde, surréaliste. Est-ce une manière de ne pas avoir à trop vous dévoiler et éviter des sujets plus personnels ?
Dara – Tu vois, c’est bizarre parce que je sais d’où viennent certaines phrases, je les note… Je pense que c’est évident pour moi que telle ou telle phrase parle de quelque chose qui s’est produit dans le passé. Je suis donc assez direct, mais ensuite je rassemble tout ça, je prends du recul en regardant le résultat… On dirait vraiment du non-sens, en fait, mais la plupart du temps, ce n’en est pas. C’est une façon d’exprimer des choses, c’est comme une sorte de catharsis. Ça ne concerne pas forcément le fait d’être bouleversé ou quoi que ce soit de ce genre, même si ça peut l’être. Il y a beaucoup de choses positives, amusantes et un peu loufoques que j’aime sur cet album.
“Je ne suis pas très doué pour raconter des histoires”
L’idée est donc plus de retranscrire des sensations, des souvenirs ?
Dara – Oui, je suppose. Parfois, j’écris des trucs dans ce but précis. Je ne suis pas très doué pour raconter des histoires, donc je suis un peu limité dans ce domaine. J’essaie différentes techniques, je découpe des mots, des trucs comme ça. J’essaie de faire des choses qui m’aideront à être plus créatif à l’avenir. Parfois, les morceaux ont un thème, et parfois ça ne veut rien dire.
Pourquoi avoir intitulé ce nouvel album Pugnello ?
Dara – Mon oncle écrit des romans d’horreur et de suspense, et Pugnello parle d’une police de caractères hantée. On a peur, on écrit des histoires effrayantes et ça finit par devenir la réalité. Je ne connais pas du tout cet homme, mon oncle, mais c’était assez fascinant de découvrir cette facette de sa personnalité. Je ne pense pas qu’il y aurait eu d’autres options.
Alan – C’était celle qui semblait la plus logique. On n’a jamais donné à un album le titre d’un morceau, pour ne pas en faire une pièce maîtresse, en quelque sorte. Je ne suis pas forcément contre, mais ça ne nous a jamais semblé approprié. Ce titre avait simplement du sens dans le contexte de l’album. C’est une police de caractères en filigrane, comme si on n’en avait pas besoin.
“On ne s’est jamais dit qu’on allait devenir super célèbres”
Pendant vos jeunes années, vous jouiez dans Harrows, un groupe que vous avez décrit comme « une version ratée des Strokes ». Quel a été le tournant qui vous a finalement conduits vers un son plus expérimental, noise ?
Allan – Dara, Daniel et moi faisions partie de ce groupe. On était au lycée, on avait genre 16 ou 17 ans. Ça fait donc… presque 20 ans.
Dara – Bon sang ! (rires)
Alan – C’était le début de notre découverte de la musique. Je pense que jusqu’à ce moment-là, nos références musicales étaient assez limitées. Alors qu’une fois qu’on a eu 18, 19 ans, on a découvert le rock allemand, le krautrock, la no wave, ce genre de trucs. C’était vraiment passionnant sur le plan sonore. Écouter de la no wave a complètement bouleversé ma perception de la musique, je pense que c’est le cas pour Dara aussi. On a appris à voir l’essentiel. Après, tout le reste nous semblait tout simplement ridicule.
Dara – Une fois, j’étais à une soirée, j’ai mis James Chance and the Contortions et mes potes m’ont mis à la porte. J’ai dû partir parce qu’ils m’en voulaient. Après mon départ, ils ont mis Use Somebody de Kings of Leon. (rires)
Alan – Ces découvertes ont été vraiment importantes pour le son du groupe. On ne s’est jamais dit qu’on allait devenir super célèbres et être un très grand groupe. C’est comme si ça ne nous avait jamais intéressés et que ça n’avait jamais semblé réalisable non plus, d’ailleurs, parce qu’il n’y avait pas de groupes en Irlande qui étaient vraiment connus.
“Être dans un groupe coûte tellement cher”
Que pensez-vous de la scène alternative actuelle ? Y a-t-il des aspects qui vous enthousiasment, vous frustrent, vous agacent ?
Allan – Ce qui m’enthousiasme, c’est qu’il y a beaucoup d’artistes qui font vraiment les choses à leur manière et qui parviennent à toucher un large public. Quand tu vois des groupes comme les Lambrini Girls par exemple… Leur musique est géniale et elle permet aussi de fédérer, c’est vraiment cool. Ce qui est frustrant, ce sont les trucs habituels : il y a encore beaucoup de mecs. La réalité aujourd’hui aussi, c’est que si tu as 20 ans en Irlande, ce n’est pas comme si tu pouvais déménager et trouver un appart, c’est beaucoup trop cher. C’est vraiment difficile de lancer son groupe si tu viens d’un milieu populaire, comme c’était notre cas, où tu n’as pas le confort d’une famille aisée sur laquelle compter. Il y a des mesures que le gouvernement irlandais met en place pour essayer de remédier à ça, par exemple avec un revenu de base pour les arts, mais ça ne résout pas le problème. Être dans un groupe coûte tellement cher. Le local qu’on a loué quand on a commencé coûtait 400 ou 500 euros. Maintenant, c’est plutôt 1 000 euros. Ce n’est pas comme si les salaires avaient doublé.
Dara – En fait, je pense que ça donne un élan supplémentaire : le fait d’être limité d’une certaine manière, essayer de jouer dans des groupes… Ça motive et on apprécie un peu plus chaque chose, je crois. Je ne sais pas comment ça se passe vu d’un autre point de vue que le mien, mais je pense que c’est vraiment une bonne chose pour ne pas s’enliser, pour éviter de se répéter. Il faut vraiment se lancer des défis pour essayer de créer quelque chose dont on est fier et qui, espérons le, soit relativement nouveau.
Selon vous, quel est le groupe que tout le monde devrait suivre en ce moment ?
Dara – Search Results.
Allan – Oui, c’est un jeune groupe irlandais qui est génial. Ils ont joué plusieurs fois à Paris, ils sont vraiment, vraiment super. Il faut aussi regarder le label Backwoods Studios, basé à New York. Ils font sortir beaucoup d’artistes de hip-hop vraiment intéressants, un peu avant-gardistes, mais aussi des trucs de jazz un peu plus expérimentaux.
Quel est votre album préféré de tous les temps ?
Dara – Mon album préféré de tous les temps, c’est sans doute Death of a Ladies’ Man de Leonard Cohen. C’était en quelque sorte un album interdit chez nous, pour une raison que j’ignore. Ma mère adore Leonard Cohen, mais elle déteste cet album donc je ne l’avais jamais écouté. Alors quand j’ai enfin pu le faire, avec la production de Phil Spector, je l’ai trouvé à la fois très dense et bizarre, mais tout aussi magnifique. C’est un peu maladroit parfois, mais il y a des moments incroyables dedans. Je l’écoute en boucle.
Allan – Il y a de temps en temps des albums qui me bouleversent et qui me font vraiment réfléchir, comme celui de Reverend Kristin Michael Hayter, SAVED!. Il est tout simplement incroyable. Je me souviens que je l’ai écouté alors que je faisais le tour des meilleurs disques de l’année, je l’ai lancé et je me suis dit : “Mais putain, c’est quoi ce truc ?”. On dirait vraiment que ça date de 1945 et en fait, non, ça datait littéralement de 2024. Donner à un morceau un aspect ancien en lui donnant vraiment un son ancien, au lieu de se contenter d’ajouter un peu de grésillement ou autre pour qu’il ait l’air vieux, c’est incroyablement difficile à faire. La production est complètement dingue. Elle prenait les magnétophones, se mettait debout dessus, puis les remettait en place. Du coup, on entend les magnétophones qui s’arrêtent, puis qui redémarrent, et quand tu écoutes ça… C’est flippant parce qu’elle est complètement en train de craquer. C’est comme si c’était une véritable artiste-performeuse. C’est un album complètement, complètement, complètement déjanté. J’adore.
Dara – Ouais, c’est incroyable. C’est la musique la plus effrayante que j’aie jamais entendue.
Propos recueillis par Louise Lucas
Pugnello (Rough Trade Records/Wagram). Sortie le 25 septembre. En concert au Trabendo, Paris, le 20 janvier 2027.
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