Les catastrophes climatiques ont un impact important sur le bien-être psychologique des jeunes et l’éco-anxiété risque d’augmenter considérablement. Une détresse certes, mais qui peut être un moteur d’action très puissant pour les nouvelles générations. ...
Les incendies, les sécheresses et les épisodes de chaleur qui se sont succédé cet été rappellent que les effets du dérèglement climatique se font désormais sentir jusque dans nos régions. En Belgique, l'incendie qui a ravagé les Hautes Fagnes a détruit plus de 3 000 hectares de végétation, laissant planer une épaisse fumée blanche au-dessus de la terre mutilée. Et parfois bien au-delà.
Outre les dégâts causés à la faune et à la flore, ces événements peuvent aussi renforcer chez certains un sentiment d'inquiétude face au changement climatique et à ses conséquences. C'est notamment le cas chez les jeunes, particulièrement exposés à l'éco-anxiété.
Le terme "éco-anxiété", encore inconnu il y a dix ans, fait aujourd'hui presque partie du langage courant. Il définit le sentiment d'angoisse face à un avenir incertain dans le contexte actuel de grands changements écologiques. Aujourd'hui, les climatologues alertent la population et les politiques : l'intensité et la fréquence des événements que nous avons vécus cet été ne vont qu'augmenter. Une nouvelle norme climatique qui réveille les craintes et les incertitudes quant à la viabilité du futur. Comme l'explique Alexandre Heeren, professeur à l'Institut de recherche en sciences psychologiques de l'UCLouvain, dans une vaste étude menée en 2021 sur l'impact du dérèglement climatique sur le bien-être psychologique dans huit pays d'Europe et d'Afrique, les jeunes de moins de 40 ans représentent la tranche de la population la plus impactée par l'éco-anxiété. Alexandre Heeren insiste sur le caractère invalidant de ces angoisses qui assombrissent l'horizon psychologique et restreignent la capacité des jeunes générations à se projeter dans le futur.
Une autre étude de 2021, menée par Caroline Hickman (Université de Bath) auprès de 10 000 sujets entre 16 et 25 ans dans dix pays du monde, montrait que 75 % des répondants ont peur du futur et 45 % considèrent que l'anxiété climatique affecte négativement leur vie quotidienne et leur fonctionnement, à travers notamment des difficultés à se concentrer à l'école ou à profiter de la vie sociale.
Comment les nouvelles générations vont-elles alors se construire si le futur devient un horizon redouté ? Pour Alexandre Heeren, il s'agit d'un changement de paradigme qui peut redéfinir la vision que les jeunes ont de notre société : "Les anciennes générations étaient portées par le futur, c'était un aimant pour avancer. Aujourd'hui, c'est l'inverse, c'est une génération qui ne veut pas se tourner vers le futur".
Comment dépasser l'éco-anxiété, ce nouveau mal du siècle ?C'est le cas de Sara Walker, étudiante à l'ULB, chez qui l'incendie des Hautes Fagnes et la difficulté des pompiers à le maîtriser ont renforcé la crainte de l'avenir et le sentiment d'impuissance climatique. "Cet incendie a montré la limite des humains à maîtriser la nature, on perd le contrôle des événements. C'est effrayant", explique-t-elle à La Libre. Coline Barbier, qui s'est lancée récemment dans la vie active, parle, elle, davantage d'un sentiment de tristesse face à la disparition des Hautes Fagnes : "Ces dernières semaines, je n'ai pas allumé la télé pour regarder le journal parce que je n'avais pas envie de me mettre dans cet état d'anxiété ou de tristesse".
Alexandre Heeren explique que ces catastrophes naturelles peuvent donner une impression de perte irréversible. La "solastalgie" désigne un autre mal psychologique provoqué par le dérèglement climatique. Si l'éco-anxiété apparaît comme une peur par anticipation, la solastalgie est tournée vers le passé et désigne le sentiment de tristesse face à la disparition de son environnement familier.
Repenser l'anxiétéAujourd'hui, l'anxiété est souvent associée à un sentiment négatif et invalidant. Pourtant, elle constitue une réponse saine et lucide du corps face à un potentiel danger. Le psychologue Alexandre Heeren rappelle que l'anxiété est un sentiment de défense naturelle face à une menace et sert à mettre en place un mécanisme de protection. Il ne s'agit aucunement d'un signe de faiblesse mais, au contraire, d'une réaction qui témoigne du bon fonctionnement des systèmes d'alarme du cerveau. "C'est plutôt pas mal en fait. Les systèmes d'alarme internes fonctionnent bien et il ne faut pas les changer", explique-t-il. Certes, l'anxiété à un degré élevé constitue un agent paralysant et nécessite une aide psychologique, mais l'éco-anxiété, elle, est davantage adaptative. Pour Alexandre Heeren, il ne faut pas pathologiser ce sentiment : le remède se trouverait moins chez le psychologue que dans la mise en place individuelle de comportements écoresponsables. "On a un profond malaise avec l'anxiété, la tristesse et les émotions de manière générale, mais ce sont les normes qui sont à changer". Il faut donc d'abord comprendre ce sentiment pour le transformer en moteur d'action, selon le psychologue.
Face au réchauffement climatique, passer de l'éco-anxiété à l'éco-colèreUn outil puissantPeut-être l'éco-anxiété est-elle en fait l'espoir d'une génération. Elle peut être l'élément déclencheur d'une réflexion plus profonde. Paradoxalement, "face à l'impuissance, la seule chose qui nous sauve c'est l'action", explique Alexandre Heeren. "Si l'alarme sonne chez vous, vous n'allez pas mettre une boîte antibruit dessus. Il faut se demander pourquoi elle sonne et aller voir aux alentours", indique-t-il.
L'étudiante Sara Walker a d'ailleurs repensé ses habitudes quotidiennes et a envisagé son futur différemment : "Ces dernières années, j'ai ressenti mon éco-anxiété augmenter parce que les effets du dérèglement climatique se font de plus en plus ressentir dans nos pays, il y a cet effet de proximité. J'ai de plus en plus de doutes sur mon mode de vie". Face au caractère global de la menace climatique, le sentiment d'impuissance grandit avec l'impression de n'être qu'un grain de sable dans l'océan. Pour Coline Barbier, aujourd'hui conseillère en transition énergétique chez Charleroi Entreprendre, l'angoisse liée aux questions climatiques qu'elle a ressentie plus jeune a joué un rôle important dans son choix de carrière : "J'ai vraiment voulu faire un métier en lien avec la transition environnementale pour essayer d'apporter ma petite pierre au quotidien. Ça me permet de me dire que j'essaye de faire quelque chose et d'en être consciente."
Il ne faut pas non plus sous-estimer le pouvoir de l'action à petite échelle qui peut jouer un double rôle. D'abord, elle permet aux jeunes de transformer leur angoisse en force et de réduire drastiquement la dissonance cognitive en donnant un sentiment de contrôle et d'implication. Ensuite, le professeur en psychologie Alexandre Heeren rappelle que ces initiatives écologiques ont un impact concret.
Il insiste également sur la capacité d'adaptation des jeunes générations qui "grandissent dans un contexte de polycrise et ont donc des capacités d'adaptations plus grandes que les générations précédentes". Il ajoute : "Il faut abandonner les vieilles recettes et choisir de cultiver l'espoir pour se mettre en marche collectivement".
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