Revivre comme une station balnéaire en plein mois d’août, au milieu d’un village endeuillé par la perte de 183 maisons et de la moitié de son territoire. L’un des défis du Porge se mesure devant la plage
Par Bastien Marie - gironde@sudouest.fr
14 août 2026 Mis à jour le 14/08/2026 à 16h46.
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Revivre comme une station balnéaire en plein mois d’août, au milieu d’un village endeuillé par la perte de 183 maisons et de la moitié de son territoire. L’un des défis du Porge se mesure devant la plage de la Grigne, oasis encore verte dans une commune sinistrée
« Le Porge 2026 ». Sur le présentoir, les cartes postales défilent avec leurs images aériennes des plages girondines. Avec ou sans vagues, dunes blondes et pinèdes, il ne manque plus qu’un timbre et quelques mots pour souhaiter de bonnes vacances depuis la station balnéaire. « C’est comme un deuxième été ici. » Gildas Bouvier en sourit. Lui est travailleur saisonnier à l’école de surf Skeepskool de la plage de la Grigne. Mais il n’en fait pas un secret, l’été n’a pas tout à fait la même couleur que les saisons dernières.
« Il y a encore quelques jours, c’était lunaire. La plage était totalement vide pendant plusieurs jours. » Sur le parking de la plage centrale, les voitures sont finalement revenues. Après douze jours d’évacuation, les premières journées de réouverture avaient laissé une impression étrange, presque irréelle. « Les gens avaient mieux à faire certainement. Mais depuis ce dimanche, ils reviennent. »
Gildas Bouvier travaille comme saisonnier à l’école de surf Skeepskool de la plage de la Grigne.
B. M. / SO
Route à visage uniqueÀ quelques kilomètres seulement, le centre bourg du Porge porte encore les stigmates du feu qui a ravagé la commune. Sur les 14 000 hectares que compte le village, près de 7 000 sont partis en fumée. La plage de la Grigne fait partie des sites épargnés. Une petite oasis au milieu d’un territoire martyrisé, et un morceau de vacances qui a rouvert au compte-goutte alors que, plus loin, les maisons éventrées et les parcelles calcinées dessinent encore un paysage de catastrophe.
Même sur cette route unique qui mène à la plage, impossible de l’oublier. Ici, une voiture ralentit. Une vitre descend et un smartphone apparaît quelques secondes au-dessus du rétroviseur. Son propriétaire photographie les parcelles noircies avec, dans le coffre, des planches de bodyboard qui attendent leur première mise à l’eau. « On a pas mal d’habitués du Grand Crohot qui viennent ici depuis quelques jours pour trouver un endroit préservé. La plage n’a pas été touchée, c’est aussi un des emblèmes de la ville », reprend Gildas Bouvier, le loueur de surf. « Il y a peut-être encore un peu de culpabilité de venir jusqu’ici quand on voit les dégâts dans le village. Moi, j’ai fait un recueillement, mais pour d’autres ça peut leur faire bizarre. On m’en parle. »
« Il y a peut-être encore un peu de culpabilité de venir jusqu’ici quand on voit les dégâts dans le village »
La conversation finit forcément par revenir au village. « Il est où le shorebreak aujourd’hui ? » demande Emmanuel, un Bordelais habitué de la Grigne, « depuis quinze ans ». Puis, comme s’il fallait remettre des mots sur ce qu’il vient de voir : « Je n’étais pas encore revenu depuis tout ça. C’est triste d’arriver jusqu’ici et de voir ces paysages, ces maisons… Ça fait bizarre. »
Le pire des « contrastes »Quelques mètres plus loin, Charlotte revient elle aussi pour la première fois. Elle retrouve le décor familier avec la dune, les allées, les vélos, les planches et les touristes. Mais quelque chose a changé. « On est un peu coupé en deux, en fait. Il y a plusieurs sensations, un gros contraste. D’un côté, j’ai beaucoup hésité à revenir maintenant. Je ne me voyais pas venir manger des paninis et surfer ici, alors que juste à côté dans le village, il y a encore des gens qui souffrent et qui ont tout perdu. » Pincement de lèvre. Un silence. Puis elle reprend : « Mais les gens sont résilients. On le sent, ils nous le disent. La meilleure chose que l’on puisse faire, c’est de les soutenir en revenant. »
« On est un peu coupé en deux, en fait. Il y a plusieurs sensations, un gros contraste »
À la Grigne, la frontière entre les vacances et l’incendie n’est jamais très loin. Il suffit de regarder derrière la dune. Ou de remonter un peu vers l’intérieur des terres. Un pare-feu monumental, près de 200 mètres de large, a été aménagé dans l’urgence, du camping municipal de La Grigne jusqu’au domaine de La Jenny. La forêt balafrée, et « le camping, justement. C’est une drôle d’ambiance », reprend Gildas Bouvier. Avant de louer des planches de surf, il y louait justement des vélos jusqu’à ce que le feu vienne tout souffler. « Il y a le village des sinistrés juste là. Ce n’est pas non plus l’image des vacances idéales. Mais au moins tout a pu rouvrir. »
Solidarité des habituésRouvrir, justement. Même dans cette petite oasis préservée, la question s’est posée. « On ne pensait pas que ce bordel durerait aussi longtemps. Et c’est pas totalement terminé », souffle Éric Tamarelle, serviette en main, gérant depuis trente-trois ans du restaurant Le Galip.
Derrière lui, les tables ont retrouvé leur place sur la petite terrasse. Le restaurant fonctionne. La saison continue. Mais elle avance « au ralenti », avec cette impression étrange d’être revenue à la normale sans que tout le monde puisse réellement y être. « C’est lourd. Lourd pour nous, de travailler dans ces conditions, avec aussi peu de fréquentation. C’est vraiment étrange, surtout pour une dernière saison avant la retraite. »
Éric Tamarelle (à droite) est gérant du restaurant Le Galip depuis trente-trois ans.
B. M. / SO
Au moment du retour, après les opérations de nettoyage et la réouverture, le restaurateur a lui aussi vu arriver une autre forme de mouvement. « Beaucoup de Bordelais », raconte-t-il, venus manger, « prendre des nouvelles », et montrer qu’ils n’avaient pas oublié les professionnels de la plage. « Ils nous ont dit qu’ils ne nous laisseraient pas tomber. Que c’est aussi ça Le Porge, cette image-là. » Côté mer ou côté ville, souvent les deux, derrière la carte postale, chacun y appose ses propres mots.