Dans notre série été : Pathologies de génies… Le génie de l’absurde passait des nuits agitées. ...
Pendant quasiment quinze ans, de 1909 à 1923, Franz Kafka a tenu un Journal. Douze cahiers dans lesquels il a couché sur papier ses états d'âme en parlant notamment de son patron, son travail chez un assureur, ses sorties au théâtre, les moments au café en compagnie de ses amis, les difficultés relationnelles récurrentes avec son père, ses soucis pour écrire, ses amours, ses peurs, ses ennuis de santé. Il y est aussi beaucoup question de ses nuits agitées.
Le 2 octobre 1911, ainsi, l'auteur praguois de langue allemande écrit : "Aujourd'hui, quand j'ai voulu sortir du lit, je me suis tout bonnement effondré." Quelques jours plus tard : "Nuit d'insomnie. Déjà la troisième d'affilée. Je m'endors bien mais je me réveille au bout d'une heure, comme si j'avais posé la tête dans le mauvais trou. Je suis complètement éveillé, j'ai la sensation de ne pas avoir dormi du tout ou tout simplement sous une peau mince, dois une nouvelle fois affronter la tâche de s'endormir et me sens rejeter par le sommeil."
En lisant son Journal, on découvre l'intensité de la vie onirique de Kafka. Surtout ses cauchemars. Il décrit par exemple l'" apparition effrayante" d'une enfant aveugle, dont l'œil gauche, sous le verre, était "d'un gris laiteux et globuleux". D'un chien couché sur son corps lui écrasant le visage de sa patte. Entre autres.
Claude Monet, peintre visionnaire aux portes de la cécitéLe docteur italien Antonio Perciaccante, spécialiste en médecine interne, pratiquant la pathographie et l'icono-diagnostic (interpréter les signes de maladies visibles dans une œuvre d'art), a décidé d'étudier les problèmes de sommeil de Franz Kafka, "auteur qui l'a fasciné depuis le lycée". Son diagnostic : " Les descriptions qu'il donne dans ses journaux sont claires. Kafka semblait souffrir d'insomnie et d'hallucinations hypnagogiques, des hallucinations qui surviennent peu avant de s'endormir", explique le soignant après sa journée à l'hôpital de Gorizia (Frioul-Vénétie Julienne).
Parfois, les écrits de l'écrivain praguois sont surprenants. Comme lorsqu'il affirme entendre le bruit d'une clef dans une porte tout en évoquant des serrures apparaissant sur tout son corps dont "une qu'on ouvrait et qu'on fermait." Plus loin, il raconte qu'après avoir été "réveillé en sursaut" d'un profond sommeil, il a découvert "au milieu de la chambre un inconnu assis à une petite table à la lumière d'une bougie."
Nazis, banque suisse, procès et pipi de chat : l'histoire miraculeuse des manuscrits de KafkaFlippant ? On l'imagine, mais aussi utile pour son œuvre selon Florence Bancaud, professeure à l'université d'Aix-Marseille, spécialiste de littérature et d'histoire des idées germaniques. Il écrivait en majorité la nuit, en raison de son travail diurne et parce qu'il avait besoin du silence. C'était surtout le moment le plus propice pour se laisser inonder par ses images intérieures. "Cela nourrissait son écriture, déclenchait souvent son inspiration. C'était un état entre veille et sommeil pendant lequel il se mettait à écrire souvent à partir des images oniriques qu'il voyait", argumente Florence Bancaud qui étudie l'œuvre de Kafka depuis trente ans. "Il se mettait même à écrire en pleine nuit lorsqu'il se réveillait."
Absurdité, univers labyrinthique…Le Verdict, sa première nouvelle écrite d'un jet en 1912 et en une nuit "peut s'apparenter à la situation que Kafka vit avec son père, transposée dans cet univers onirique", affirme Florence Bancaud. La Métamorphose est peut-être l'exemple le plus marquant. Gregor Samsa se réveille après des rêves agités, transformé en un insecte monstrueux. "Ce n'était pas un rêve", dit-il. Dans Le Procès, Joseph K se fait arrêter au réveil et après avoir fait le pire des cauchemars.
Sur les traces de KafkaOn retrouve dans cette œuvre, mais aussi dans Amerika, le motif labyrinthique souvent présent dans les rêves. Arrivé aux USA, son personnage Karl Rossmann veut prendre un ascenseur pour atteindre les étages mais n'y parvient pas (il va même finir liftier avant d'y arriver). De même, Karl se perd lorsqu'il arrive dans le port de New York. "C'est un labyrinthe de portes, il n'arrive pas à trouver la sortie, il perd son parapluie", rappelle Florence Bancaud. Intéressant lorsqu'on lit le Journal et qu'on découvre un rêve consigné dans le premier cahier : "Je marchais en traversant une longue file de maisons […] comme on passe d'un wagon à l'autre." En traversant constamment des chambres pour finir dans un bordel…
Enfin, dans Le Château, l'espace devient opaque, le temps se dilue, Kafka nous mène vers de fausses pistes, change de focale et joue avec K., son personnage complètement paumé qui n'arrive jamais à ses fins. Après de nombreuses galères, il rencontre enfin le secrétaire de Klamm : Burgel. Au moment où ce dernier peut l'aider à accéder au Château, K. finit par… s'endormir.
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