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La vaste blague du macronisme crypto-spatial

Дата публикации: 02-06-2026 17:30:05

Pour le sociologue et député LFI Arnaud Saint-Martin et l’essayiste Irénée Régnauld, le vol en orbite de Thomas Pesquet et Arnaud Prost, annoncé le 1ᵉʳ juin par Emmanuel Macron, incarne tous les travers d’une politique spatiale vendue aux intérêts américains.

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Deux semaines en orbite pour deux astronautes français, Thomas Pesquet et Arnaud Prost. Voilà ce qu’a négocié le Mozart de la finance : un plan annoncé en grande pompe au sommet Choose France, ce 1er juin, sur fond de souveraineté industrielle et de diplomatie spatiale. Derrière la mise en scène, le montage dit autre chose : la France achète une prestation commerciale à Vast, une entreprise américaine financée par une fortune issue de la crypto et dépendante de SpaceX pour le transport.

Choose France, fly american

Le communiqué de presse du Centre national d’Etudes spatiales (Cnes) n’y va pas par quatre chemins : l’opération permettrait à la France de « sécuriser l’accès à l’orbite » et de se préparer à « tous les scénarii post-ISS ». Car c’est bien l’enjeu. La Station spatiale internationale, prévue pour être désorbitée par SpaceX à partir de 2030, laisse les astronautes sans destination évidente. Dans l’esprit d’un Oncle Sam pro-business, la bascule fera l’affaire des stations « privées », avec une inquiétude sur le timing : réduire le gap entre l’indisponibilité de l’ISS et la mise à poste des nouvelles infrastructures. Les prétendants se sont donc multipliés ces dernières années : Axiom, Starlab, Orbital Reef et Vast, tous candidats à la relève, tous plus ou moins nourris par les largesses publiques dans la course à l’orbite basse.

La France abonde. Sous couvert « d’opportunités de vol […] sans avoir à financer le développement d’infrastructure », le deal offre à Arnaud Prost de jouer le cobaye et le cow-boy pour le premier lancement vers la station Haven-1 de Vast, et à Thomas Pesquet de retourner dans l’ISS dans une mission commerciale opérée par cette même entreprise. De petites vacances en orbite, aux frais du contribuable. La science restera au sol. Quant à la souveraineté du vol habité orbital – pour peu qu’on considère qu’elle ait encore un intérêt –, elle a des airs de sous-traitance : des astronautes nationaux, une capsule américaine, un (gros) chèque au privé. Et pas n’importe lequel.

Vast : crypto-station

Enième rejeton du « New Space », Vast concentre à peu près toutes les tares de l’économie orbitale spéculative. L’entreprise californienne, fondée en 2021 par le milliardaire Jed McCaleb, procède d’une fortune bâtie sur la détention précoce d’actifs crypto, en particulier XRP (via Ripple) dont la revente progressive lui aurait rapporté plusieurs milliards de dollars entre 2014 et 2022. Il les réinvestit dans Vast et son produit phare : la station Haven-1 (45 m³ – dix fois moins que l’ISS), capitonnée et vendue comme show-room pour agences inquiètes et Etats désorientés, mais qui n’a encore jamais volé. En somme : une conversion accélérée d’un patrimoine spéculatif numérique en infrastructure orbitale, bientôt ré-étatisée et arrimée aux circuits respectables de la commande publique.

Clou du spectacle : cette crypto-station ne tient pas seule en orbite. Haven-1 repose en tout et pour tout sur l’écosystème SpaceX : Falcon 9 pour le lancement, Crew Dragon pour le transport des équipages, Starlink pour la connectivité. Dit autrement, la start-up qui promet d’ouvrir une nouvelle ère de stations privées dépend elle-même du quasi-monopole américain du transport habité, propriété d’Elon Musk, astrofasciste en route vers le trilliard grâce à une IPO dont le principal argument semble tenir dans la plus vieille loi du panurgisme financier : si tout le monde achète, c’est bien que ça doit valoir quelque chose.

Il y a quelques mois, la stratégie spatiale nationale promettait pourtant d’assurer à la France et à l’Europe un « accès autonome, durable et compétitif à l’espace ». On pouvait déjà s’interroger sur la pertinence d’un tel accès, dispendieux et largement voué à maintenir en orbite les emblèmes fatigués du XXe siècle. Entre-temps, l’affaire est devenue dramatiquement comique : on a connu définition plus exigeante de l’indépendance. Quant à Vast, elle crante ses premiers budgets européens, avant de se rendre indispensable.

Le macronisme injecté dans le vide spatial

Cette opération confirme que, sous Macron, le spatial français a été vidé de sa substance. Un désert d’ambition, une misère doctrinale. Le conformisme idéologique est à nouveau attesté dans l’achat de ces prestations. C’est toujours la même rengaine : copier-coller les Américains, SpaceXiser l’industrie spatiale, startuppiser le Cnes. La stratégie spatiale nationale, présentée par le président de la République en novembre dernier après de nombreux retards à l’allumage, en est une nouvelle illustration. Tout comme il est à prévoir que le Sommet international de l’Espace, qui se déroulera les 9 et 10 septembre prochains au Grand Palais à Paris, accouchera d’une souris. Alors que le Cnes doit composer avec une coupe de 300 millions d’euros pour les trois prochaines années, que la communauté spatiale française est enjointe à faire profil bas, que l’indécision politique en la matière perdure, le message envoyé est désastreux. Juste pour donner la mesure de cette dépense somptuaire : un ticket vers la Station spatiale internationale, c’est environ 50 à 70 millions de dollars. Les scientifiques et les ingénieurs apprécieront le sens des priorités.

Le vol spatial habité est l’objet de critiques toujours plus légitimes concernant son utilité, son coût, sa marchandisation, son empreinte environnementale, etc. En faire un argument de valorisation politique pour redorer le blason du spatial tricolore (et surtout celui d’un président sur le départ, qui gouverne par le symbole et le marketing de soi) montre à quel point le pouvoir navigue à vue et de façon inconséquente. Tout aussi oiseuse est la participation de la France à la course à la Lune 2.0, par l’hypothétique achat d’un nouveau ticket pour Thomas Pesquet, à bord d’une capsule américaine à poser sur la surface de notre satellite naturel. Pour quoi faire ? Laisser accroire que la France demeure une grande nation spatiale. L’Elysée au poste de commande en pilotage automatique depuis Cape Canaveral, elle ne l’est hélas plus depuis bien des années.

Servitude orbitale volontaire

Cette annonce a ainsi valeur de symptôme : la France s’enfonce irrémédiablement dans le trou noir de l’astrocapitalisme états-unien. Celui-ci prend désormais racine sur son territoire, alors que Vast vient d’annoncer l’implantation de son siège européen à Paris. Là encore, il faudrait apparemment se féliciter qu’un tel déplacement illustre l’attractivité hexagonale et du continent qui pourtant, ne cessent d’essuyer des humiliations en orbite. Car les errements de la politique spatiale états-unienne n’auront fait que rappeler la vraie structure du « partenariat » : les Etats-Unis décident, l’Europe s’adapte, puis tente piteusement de maquiller l’adaptation en stratégie.

Le projet de budget 2026 de la Nasa en a encore offert une caractérisation avec le retrait envisagé de la fusée SLS et d’Orion après Artemis V ou VI, l’abandon unilatéral de la station en orbite circumlunaire (Lunar Gateway), la réorientation vers des systèmes commerciaux « moins coûteux », sans parler de l’annulation de nombreuses missions scientifiques auxquelles le Cnes et l’ESA étaient associés. Autant de briques qui, pour le coup, offraient au Vieux Continent l’occasion d’être un peu plus qu’une ligne sur le bilan comptable du donneur d’ordres états-unien. Quant à notre astronaute national, Thomas Pesquet, sa principale réaction, consternante, a consisté à « saluer l’opportunité » – opportunisme et ego trip mêlés, ceux d’un homme qui garde « la Lune en tête », qu’importent le drapeau sur la capsule et le montage financier.

BIO EXPRESS

Arnaud Saint-Martin est député La France insoumise de Seine-et-Marne. Il est sociologue de profession. Irénée Régnauld est doctorant en sociologie à l’EHESS/Insa. Ensemble, ils ont publié en février 2024 « Une histoire de la conquête spatiale. Des fusées nazies aux astrocapitalistes du “New Space” » (La Fabrique).

Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

Par  Irénée Régnauld et Arnaud Saint-Martin

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