Sur TikTok et Instagram, des internautes filment et confrontent les jeteurs de mégots dans l’espace public. Présentées comme des actions citoyennes, ces vidéos oscillent entre sensibilisation et mise en scène, au...
Sur TikTok et Instagram, des internautes filment et confrontent les jeteurs de mégots dans l’espace public. Présentées comme des actions citoyennes, ces vidéos oscillent entre sensibilisation et mise en scène, au risque parfois de faire monter les tensions.
"Vous trouvez ça normal ?" Téléphone tendu, voix ferme. Face à lui, l’homme se crispe. Il venait de jeter son mégot au sol. En quelques secondes, le ton monte, les justifications fusent, parfois les insultes. La scène est filmée, prête à être diffusée. Sur TikTok et Instagram, ces confrontations peuvent rapidement virer au clash.
Depuis plusieurs mois, ces vidéos se multiplient. En Occitanie comme ailleurs, des internautes filment des inconnus pris en flagrant délit de jet de mégot, puis les interpellent face caméra. Des séquences brèves, tendues, calibrées pour capter l’attention.
"Cela marche parce qu’on est face à une transgression ordinaire transformée en microrécit moral, analyse Brigitte Sebbah, professeure en sciences de l’information et de la communication à l’université de Toulouse. Les plateformes favorisent ce type de narration : c’est immédiatement compréhensible et engageant. Les algorithmes valorisent les contenus qui suscitent une émotion forte."
Dans un contexte de fortes chaleurs et de tensions sociales accrues, ces scènes prennent une dimension particulière. "On est dans un moment où les vulnérabilités sont très visibles, poursuit la sociologue. Cela favorise un civisme performatif : le comportement dans l’espace public devient une ressource de réputation." Autrement dit, on agit aussi pour être vu. "Les réseaux sociaux déplacent une partie de la reconnaissance sociale. On agit bien dans l’espace public, mais aussi parce que cela va être montré", explique-t-elle.
Une logique qui s’inscrit dans une dynamique plus large de "recherche de visibilité". "Mais cela n’annule pas forcément la sincérité de l’engagement", nuance Brigitte Sebbah.
Cette mise en scène du civisme n’est toutefois pas sans risque. "Dès qu’une caméra apparaît, chacun joue pour un public, souligne la sociologue. La personne filmée peut réagir de manière plus tendue, et il y a un risque d’escalade." Elle alerte également sur le phénomène de "shaming numérique" : une incivilité ponctuelle peut laisser une trace durable, parfois disproportionnée par rapport à l’acte qui est reproché à la personne pointée du doigt.
90 % des feux sont d’origine humaine, et les mégots font partie des principales causes de départ de feu. Il faut que tous les citoyens prennent ce sujet à bras-le-corps.
"L’exposition publique devient une réponse privilégiée, alors qu’il existe d’autres formes de régulation sociale", ajoute-t-elle, évoquant une "surveillance distribuée entre citoyens, amplifiée par les plateformes". On peut, par exemple, imaginer une intervention non filmée et en y mettant davantage de formes. Car toute intervention n’est pas vaine et derrière ces images virales, le danger lié aux mégots est bien réel. "Nous sommes dans une situation de sécheresse accrue et le risque incendie est très important, rappelle le lieutenant-colonel Éric Agrinier, du Sdis 30. 90 % des feux sont d’origine humaine, et les mégots font partie des principales causes de départ de feu. Il faut que tous les citoyens prennent ce sujet à bras-le-corps."
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Pour autant, les pompiers appellent à la prudence dans la manière d’intervenir. "Tout est une question de forme, insiste Éric Agrinier. Si quelqu’un interpelle poliment, en expliquant le danger, je n’y vois pas d’inconvénient. Mais on ne va jamais encourager les gens à se monter les uns contre les autres." Car au-delà de l’intention, souvent louable, ces confrontations peuvent parfois devenir problématiques. "Nous ne pouvons pas approuver des formes d’intervention qui font monter le niveau de tension", conclut-il.
Entre sensibilisation et affrontement, ces vidéos révèlent une nouvelle manière de réguler les comportements dans l’espace public, au risque parfois de transformer une incivilité en conflit filmé. Une question demeure : sans la caméra, la vidéo et les réseaux sociaux pour la diffuser, ces confrontations auraient-elles lieu ? Chacun se fera son avis.
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