Dix ans après le fiasco des tunnels, le spectre du sous-investissement chronique refait surface à Bruxelles. Selon les données collectées par Benjamin Dalle (CD&V), un pont bruxellois sur cinq est en mauvais état et la situation s’est fortement détériorée ces dernières années. ...
Morceaux de béton qui s'effondrent, fermetures d'infrastructures en urgence, commission parlementaire sous haute tension… Début 2016, la "crise des tunnels" frappait de plein fouet le gouvernement bruxellois, révélant des décennies de sous-investissements chroniques. Dix ans plus tard, alors que la situation des tunnels Bailli et Vleurgat reste préoccupante, une autre crise menace l'infrastructure de la capitale : celle des ponts et viaducs.
C'est du moins l'avertissement très sérieux que lance Benjamin Dalle, chef de file du CD&V au Parlement bruxellois depuis une position singulière : son parti fait partie de la majorité parlementaire, mais ne siège pas au gouvernement régional.
Selon le président du parlement de la VGC (Commission communautaire flamande), Bruxelles doit urgemment se doter d'un nouveau plan d'investissement pour ses ponts. Et pour cause : selon la dernière campagne d'inspection menée en 2025, dont le CD&V a obtenu les résultats via plusieurs questions écrites à la ministre de la Mobilité Elke Van den Brandt (Groen), le bilan est alarmant.
Bruxelles Mobilité inspecte chaque année le patrimoine régional et classe les infrastructures selon une échelle allant de A (danger) à F (aucun défaut).
Or, le curseur a glissé du mauvais côté. La Région compte aujourd'hui 2 ouvrages en catégorie A (pont dangereux) : le pont Pierre Marchant à Anderlecht, fermés depuis des années. 26 apparaissent en catégorie B, caractérisés par des défauts évolutifs affectant les structures portantes.
Par ailleurs, 54 structures sont placées en catégorie C (dont le pont Van Praet, et plusieurs ponts sur la E40). Cette lettre désigne des ouvrages qui nécessitent des interventions de maintenance pour éviter d'affecter la stabilité à terme.
Ponts et viaducs dangereux à Bruxelles ©IPM Graphics16 infrastructures sont classées en catégorie D, et 44 en catégorie E.
Tout au bout du spectre, aucun ouvrage ne figure dans la catégorie F (sans aucun défaut).
Du côté du cabinet de la ministre de la Mobilité, on relativise ce tableau :
"C'est tout à fait logique. Il n'y a quasiment, aujourd'hui, aucun pont neuf en Région Bruxelloise."
Reste que pour Benjamin Dalle, le constat mathématique est implacable : près d'un ouvrage d'art bruxellois sur cinq (18 %) se trouve aujourd'hui en catégorie A ou B.
"La catégorie B signifie que les défauts évoluent et peuvent toucher les structures portantes", s'inquiète Benjamin Dalle. "Si l'on attend trop longtemps, les rénovations deviennent nettement plus coûteuses et complexes. Dans le pire des cas, cela entraînera des restrictions de circulation, des limitations de tonnage, voire des fermetures. Nous devons absolument éviter d'en arriver là."
En comparant le cadastre de 2025 à celui de 2017 – l'année du premier plan pluriannuel –, le constat de détérioration est net. Seuls 5 ouvrages affichent une meilleure santé qu'il y a neuf ans, contre 19 dégradations et 10 nouvelles entrées dans la "zone rouge" de la catégorie B.
Vignette auto, barèmes des fonctionnaires, Kanal… : voici comment le gouvernement bruxellois compte économiser un milliard d'eurosPlus inquiétant encore : cette détérioration touche en priorité des artères vitales pour l'économie et la mobilité de la Région.
Sont notamment ciblés le pont 30 sur le Ring (R0), ainsi que plusieurs viaducs stratégiques en sortie d'autoroute, comme le viaduc des Trois Fontaines ou le viaduc Herrmann-Debroux à Auderghem.
À Bruxelles, la nouvelle majorité n'assumera pas de démolir le viaduc Herrman DebrouxLe cas de ce dernier est particulièrement illustratif : le Plan d'Aménagement Directeur (PAD) Herrmann-Debroux adopté par le précédent gouvernement prévoyait initialement sa démolition pour fin 2027 ou début 2028. Or, le dossier a été mis au frigo par la nouvelle majorité. Bémol de taille : vu l'état préoccupant du site, il va falloir… rénover d'urgence cet ouvrage d'art qui devait initialement disparaître. Une option qui, selon la ministre de la Mobilité, coûtera plus cher qu'une démolition. "Cela représentera entre 20 et 30 millions d'euros", nous glisse une source gouvernementale.
"Lorsqu'un pont local rencontre des problèmes, c'est déjà compliqué", prévient Benjamin Dalle. "Par contre, lorsque le Ring ou les grands axes d'entrée dans Bruxelles sont touchés, c'est toute la mobilité de la capitale et de sa périphérie qui risque d'être affectée", prévient le député.
Une vision tempérée immédiatement par le cabinet d'Elke Van den Brandt, qui se veut rassurant pour les usagers : "Aujourd'hui, aucun pont ou viaduc ne doit être fermé à court, moyen ou long terme."
Pour garantir cette promesse, un plan de refinancement doit toutefois être mis en œuvre.
La nouvelle majorité a justement prévu d'injecter, dès 2026, 50 millions d'euros supplémentaires par an via Beliris pour l'entretien des tunnels et des ponts. Une enveloppe indispensable, mais qui manque encore de trajectoire claire selon Benjamin Dalle : "Quelle est la planification concrète ? Quels travaux seront lancés en priorité ?", s'interroge-t-il. "Ce budget suffira-t-il à résorber le retard accumulé ?". Sur cette dernière question, les avis divergent au sein même des instances régionales :
"La réponse est non", confie une source au sein du gouvernement bruxellois. "On ne peut pas tout régler avec les budgets actuels. Mais on peut agir en ciblant d'abord les priorités."
Sur ce point, le cabinet de la Mobilité réplique avec un calendrier précis :
"Ces 50 millions d'euros supplémentaires vont nous permettre de lancer une série de cahiers des charges dans les prochaines semaines, permettant d'agir sur les infrastructures qui en ont le plus besoin, par exemple les ponts qui surplombent la drève Olympique, en bordure de Ring à Anderlecht."
Elke Van den Brandt annonce également que le nouveau Plan Pluriannuel d'Investissement (PPI) "Ponts & Tunnels" sera présenté au gouvernement à l'automne avant d'être adopté. "Celui-ci devra se concentrer sur les dossiers prioritaires : le complexe de tunnels Loi-Belliard, les ponts du R0 Ouest, les complexes autoroutiers Est, mais aussi décider de l'avenir du viaduc Herrmann-Debroux et des tunnels Bailli et Vleurgat."
"De la folie ou de la bêtise" : Un bras de fer MR-Groen en perspective au sujet des tunnels de l'avenue LouiseDerrière la bataille technique, le débat glisse inévitablement sur le terrain des responsabilités politiques. Benjamin Dalle pointe du doigt la gestion des majorités précédentes. Mais de quel exécutif parle-t-on ? Les regards se croisent et les époques s'affrontent. On rappelle ainsi dans l'entourage de l'ancien ministre Pascal Smet (Vooruit, à la Mobilité de 2014 à 2019) que c'est lui qui avait ordonné le premier plan d'inspection global, débouchant sur une enveloppe de 40 millions d'euros en 2017.
Face aux critiques, la réplique de l'actuelle ministre de la Mobilité, Elke Van den Brandt, renvoie la balle bien plus loin en arrière :
"L'état de nos ponts, c'est la facture du sous-investissement chronique entre 2000 et 2015. Ça ne se rattrape pas en une seule législature. 64 millions ont été engagés en 2027, et 50 millions supplémentaires sont prévus chaque année via Beliris : c'est le début du rattrapage dans lequel s'engage cette majorité."
Fermer définitivement cinq tunnels à Bruxelles pour faire des économies ? Une étude le suggèreAu cabinet, on rappelle qu'après les incidents de 2016, il a fallu parer au plus pressé. Les gouvernements successifs ont priorisé la rénovation des tunnels, dont les exigences de sécurité étaient beaucoup plus critiques, laissant dans un premier temps les ponts sans investissement structurel. Le cabinet Van den Branft insiste cependant sur le fait que le patrimoine est sous contrôle permanent : "Même si leur état général est en baisse, aucun morceau de pont ne s'effondre et aucun n'a été fermé en bientôt dix ans. Chaque année, la Région prévoit un million d'euros pour s'assurer de la stabilité de ces ouvrages, alors que rien n'était prévu par le passé."
En coulisses, les critiques du CD&V font grincer des dents. "La précédente ministre de la Mobilité, Brigitte Grouwels (CD&V, de 2009 à 2014), n'avait pas suffisamment investi et son successeur Pascal Smet a hérité d'une situation critique qu'il a dû régler en urgence dans les tunnels, au détriment des ponts", tacle une source bruxelloise bien informée. "Il est donc piquant de voir le CD&V critiquer aujourd'hui une situation qu'il a contribué à créer."
De son côté, le CD&V maintient sa pression et réclame un plan actualisé, transparent et chirurgical, ouvrage par ouvrage. Car si l'argent est enfin sur la table, le temps, lui, continue de ronger silencieusement le béton bruxellois. Reste à voir si la nouvelle équipe gouvernementale saura transformer ces millions d'euros en chantiers prioritaires avant que les artères de la capitale ne se paralysent…
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