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”En 1549, l’Ommegang est une fête avec des craquelures. Mais on ne les voit pas encore…”

Дата публикации: 29-06-2026 04:34:00

Ces 1er et 3 juillet l’Ommegang animera le centre-ville de Bruxelles. Cette année, c’est l’historien Bart Van Loo qui en sera le héraut. Il revient pour “La Libre” sur les origines de ce défilé unique en son genre. ...

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Faisait-il beau et chaud ? Ou le printemps laissait-il dans son dos un dernier ciel de traîne sur les toits de Bruxelles ? Quoi qu'il en soit, la ville est en fête. Le 2 juin 1549, l'empereur Charles Quint (1500-1558) présente au peuple son fils et successeur, Philippe II (1527-1598). C'est cette "joyeuse entrée" que l'Ommegang célèbre et rejoue, désormais chaque année, au cœur de la capitale.

Ce 1er et 3 juillet, l'historien Bart Van Loo, auteur à succès des Téméraires, sera le héraut de ce défilé. Il revient sur cette journée du 2 juin 1549, ses enjeux et son bilan.

Nous sommes donc le 2 juin 1549. Dans quel état d'esprit se lèvent les Bruxellois ? Sont-ils impatients et fiers de la fête qui s'annonce ? Redoutent-ils déjà Philippe II, son caractère, sa politique, l'avenir qu'il leur prépare ?

Bruxelles n'est pas la seule ville de la tournée de présentation qu'organise Charles Quint en l'honneur de son fils Philippe II. Mais, avec le Palais du Coudenberg, siège du pouvoir, c'est de loin la plus importante. Et les Bruxellois sont bien mieux considérés que les Gantois, ces récalcitrants, ces rebelles. J'imagine donc que les Bruxellois sont fiers de ce qui ressemble à une joyeuse entrée, de la fête qui se prépare. Ils ont sans doute quelques appréhensions sur Philippe II, alors qu'ils aimaient son père, mais ils ne savent pas encore qu'il sera "le méchant", celui contre qui ils se soulèveront dès 1568, celui qui brisera le rêve d'unité de son père.

"Je serai un peu le Rodrigo Beenkens de l'Ommegang"

Et que se passe-t-il dans la tête de Charles Quint ?

Cette année-là, tout se bouscule dans la tête de Charles Quint. Le 2 juin 1549, il doit déjà penser à l'édit qu'il promulguera au mois de novembre : celui de la Pragmatique sanction. Par ce texte, il réorganisera son immense empire et fera en sorte que nos régions, l'ensemble des Plats Pays – les Dix-Sept Provinces comme on les appelle à l'époque – demeurent pour l'éternité un bloc territorial indivisible. Pourquoi ? Parce que Charles Quint est attaché à cet héritage de ses ancêtres bourguignons, ces ducs qui ont créé les Plats Pays, le berceau de ce qui deviendra la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg. Et puis, Charles est né à Gand, a grandi à Malines : c'est un flamand bourguignon qui va s'hispaniser au fil de sa vie, mais qui demeure un enfant du pays. Partout dans les villages de Flandre, on raconte des histoires, des légendes sur lui, sur ce Bon Keizer Karel qui serait venu ici et là… Et c'est vrai qu'il allait partout, qu'il parlait le Thiois, la langue du peuple. Philippe II, pas du tout, même pas le français. Il était en Espagne, il envoyait des gens pour faire la guerre. Ce fut toujours l'étranger.

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Et pour assurer l'unité de ces Dix-Sept Provinces, Charles Quint désigne donc son fils, Philippe II, comme unique héritier ?

Même si la relation père-fils ne fut pas toujours facile, Charles Quint fonde en Philippe II énormément d'espoirs. Mais l'erreur qu'il commet sans doute en réorganisant son empire, c'est qu'il joint l'Espagne et les Dix-Sept Provinces dans un même ensemble, alors qu'il lègue le Saint-Empire allemand germanique à son frère et à sa descendance.

En quoi est-ce une erreur ?

Disons que c'est une bizarrerie. Madrid et Bruxelles sont éloignées géographiquement, ne partagent pas la même culture. L'Espagne cultive un catholicisme pur et dur, alors que nos régions sont beaucoup plus ouvertes d'esprit, sur le plan religieux avant tout. Philippe II ne parviendra jamais à susciter une unité, un même sentiment d'appartenance.

Revenons à l'entrée triomphale de Charles Quint présentant son fils aux Bruxellois le 2 juin 1549. À quoi ressemblait une telle journée ? On passe d'une échoppe à l'autre dans les rues, on boit, on fait la fête, on assiste à des spectacles… ?

Oui. Et comme l'Ommegang aujourd'hui, la Cour suit un parcours, passe sous des arcs de triomphe éphémères dressés pour l'occasion. Ces arcs en bois sont d'ailleurs peints par les meilleurs artistes de l'époque. L'humour ne manque pas. Parmi les attractions figure un incroyable "orgue à chats" : des chats vivants remplacent les tuyaux de l'instrument et leurs miaulements composent la mélodie. Aussi cruel que cela nous paraisse aujourd'hui, le spectacle divertit les foules — et même le futur Philippe II. Et c'est bien plus qu'une procession politique, puisque, à Bruxelles, cette entrée se conjugue à une procession religieuse, celle de la Vierge du Sablon. Nous avons donc le politique et le spirituel qui s'unissent en une grande fête. Notez d'ailleurs que Charles Quint était de plus en plus religieux, de plus en plus mystique. Il offrait ses souffrances physiques comme le Christ avant sa mort. Aujourd'hui, il aurait sans doute porté un T-Shirt à l'effigie de Jésus.

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Justement, quelle est la voix, la posture physique de l'empereur ? Est-ce qu'elle "en impose" ?

Sur certains portraits, oui. Mais la réalité est plus difficile. Prognathe, Charles Quint a ce que l'on appelle la lèvre habsbourgeoise. Il mange donc difficilement, il déverse ses aliments alors qu'il aime la chère et qu'il mange un peu tout le temps. Il souffre de crises de gouttes, il perd ses dents. Sans micro, courbé, je me demande d'ailleurs ce que l'on devait entendre de ses discours. Pourtant, lorsqu'il abdique en 1555 au palais du Coudenberg, les 300 personnes qui l'écoutent sont estomaquées. Elles pleurent devant cet empereur, le plus grand du millénaire, qui confesse ses fautes.

S'il avait peu d'allure physique, sur quoi appuyait-il son autorité ?

Sur son honnêteté intellectuelle, sa sincérité. Peut-être un peu comme lorsqu'on voyait le roi Baudouin à l'œuvre. On pouvait ne pas être d'accord avec lui, mais tu admirais son sérieux, son travail appliqué, honnête et droit. Je pense que Charles Quint incarnait de la sorte son pouvoir impérial. Cependant, devant son empire qui couvrait la moitié du monde, dont le Nouveau Monde, face aux guerres de religion, il choisit d'abdiquer, épuisé. C'était trop.

J'ajoute un point. On parle beaucoup de Charles Quint, mais on oublie que cette époque fut aussi celle de deux grandes femmes : avant tout, sa tante Marguerite d'Autriche (1480-1530), qui s'est occupée de lui, petit prince à Malines. Marguerite est vraiment la "mère" par excellence, celle de la patrie – gouvernante des Plats Pays – de la paix et du futur empereur. C'est elle qui lui a transmis toute cette culture bourguignonne, cette culture vivante, joyeuse, de la bonne chère et des beaux-arts qui sera la sienne. Plus tard, Charles sera secondé par sœur Marie de Hongrie.

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Quel bilan peut-on tirer de la journée du 2 juin 1549 ?

Il n'est pas terrible. La journée en tant que telle fut sans doute géniale. On a bu, on a dansé, il y eut un spectacle inouï. Mais cela s'arrête là. Quelques années plus tard, Charles Quint, après s'être réfugié comme un vieux moine dans une petite maison – là même où est aujourd'hui construit le Parlement belge – abdiquera. En 1558, il meurt en Espagne. Vingt ans plus tard, son fils est conspué. L'unité des Plats Pays sera dissoute. Le 2 juin 1549 fut une des dernières célébrations de la splendeur bourguignonne dans les rues de Bruxelles. C'est la fin d'une lignée, c'est la fin d'une époque. N'oublions pas que l'Habsbourg le plus connu était le dernier des Téméraires. L'Ommegang c'est donc une fête avec des craquelures, mais on ne les voit pas encore le 2 juin 1549.

Ommegang, le livre de Frédéric AndrieuOmmegang, le livre de Frédéric Andrieu ©https://www.fredericandrieu.be/

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