À la Fondation Boghossian, l’artiste Hrair Sarkissian oblige le public à se pencher sur ce qu’on a tous perdu sans trop y réfléchir… Il insiste : oublier ce patrimoine détruit serait pire. Une balade nostalgique à travers des objets qui ne vivent plus avec nous. ...
Il vous serre la main, mais il est déjà concentré sur votre regard. Des yeux francs, on aurait pu dire mélancoliques, et qui regardent vraiment. Hrair Sarkissian est né à Damas en 1973 et y a longtemps exercé, d'abord dans l'atelier de photographie de son père. L'artiste, syrien aux grands-parents arméniens survivants du génocide, vit et travaille désormais à Londres.
Durant l'été, son installation contemplative, Stolen Past, élit domicile dans les murs de la Villa Empain, à Bruxelles, introduite par des images, celles de la cité détruite de Palmyre. Images panoramiques et tragiques du site archéologique saisies par l'entreprise en imagerie patrimoniale Iconem – dont le travail avait déjà été exposé à la Villa Empain en 2021 dans une expo dédiée à Alep, cité martyre des affrontements en Syrie.
Ce "passé volé" qu'Hrair Sarkissian a mis en scène, c'est le patrimoine, moyen-oriental et universel, qui a disparu lors du pillage du musée de Raqqa dans le nord de la Syrie au moment de l'invasion de Daech.

Stolen Past se compose de 48 objets du musée archéologique de Raqqa, mis en lumière via le principe antique de la lithophanie. À partir des clichés de ces artefacts – tout ce qu'on a pu retrouver des œuvres disparues -, l'artiste photographe a produit des impressions en relief qu'il donne à regarder à travers ce procédé du rétroéclairage qu'est la lithophanie. Au visiteur de se pencher sur le vestige pour capter l'infime lumière qui émane de cet objet disparu.
Comment avez-vous choisi les objets qui sont au cœur des 48 lithophanies que vous exposez, car le musée de Raqqa abritait plus de 8000 objets… Et aviez-vous des objets préférés parmi ceux exposés ?
Parmi les objets sélectionnés, figuraient des haches en silex témoignant des réalisations de l'homme de Néandertal ; les premières poteries du Moyen-Orient ; des tablettes d'argile portant des inscriptions cunéiformes (l'écriture inventée en Mésopotamie vers -3300 avant J.-C., NdlR)… Le musée conservait aussi des exemples de poterie à glaçure bleue, la célèbre poterie de Raqqa, réalisée par des artisans médiévaux. La collection muséale couvrait en fait toutes les époques de l'histoire du développement humain dans le nord de la Syrie et témoignait du patrimoine de la région environnante.
Un des 48 objets de notre passé commun disparu, mis en évidence par Hrair Sarkissian. Le musée de Raqqa en comptait 8000, il en reste aujourd'hui 1000, les autres ont disparu. ©Ollie HammickQuant à mon objet préféré, pour être honnête, ce serait un choix très difficile à faire, d'autant plus qu'en choisissant un objet préféré, on dévalorise les autres et ce n'était pas ma façon d'aborder cette collection. Chacun de ces objets disparus peut créer une sorte de lien : il suffit de contempler l'objet et de comprendre qu'il a disparu et que, très probablement, nous ne le reverrons plus jamais.
Que souhaitiez-vous que ces objets communiquent au public qui les observe ? Selon vous, ces objets ont-ils une petite voix ?
L'intention derrière l'installation Stolen Past est de créer une atmosphère et un espace évoquant un cimetière, où les visiteurs prennent conscience de la perte de ces objets et de leur histoire – qui font partie non seulement de la civilisation syrienne, mais aussi de la civilisation humaine tout entière. Et si les objets n'ont pas de voix, il doit exister un autre élément qui nous relie – directement ou indirectement – à eux.
Grâce à votre travail, ces objets perdus ont été remis en lumière. Avez-vous créé cette œuvre parce que vous imaginiez que nous risquions de les oublier complètement ?
L'idée à l'origine de cette installation n'est pas née d'une crainte d'oublier leur existence, mais plutôt de la douleur de savoir que nous avons perdu ces objets et que nous sommes désormais condamnés à vivre avec leurs fantômes. Nous ne pouvons qu'espérer, qu'un jour, ils refassent surface et retrouvent leur place, plutôt que de dépérir, oubliés, dans un cabinet privé sans jamais revoir la lumière du jour.
Vos lithophanies sont comme des tombes. On pourrait craindre que ces objets soient morts… Ou, au contraire, s'agit-il d'une résurrection ?
Pour ma part, je n'appellerais pas cela une résurrection ; je verrais plutôt cela comme une cérémonie commémorative où nous nous réunissons tous pour nous souvenir de ce que nous avons perdu, car nous sommes désormais contraints d'accepter cette réalité, et de vivre avec elle pour toujours. Ce n'est pas une résurrection, car il n'y a aucun espoir de revoir ceux qui nous ont quittés ; ils ne reviendront jamais à la vie.
L'intention derrière l'installation "Stolen Past" est de créer une atmosphère et un espace évoquant un cimetière, où les visiteurs, en y pénétrant, prennent conscience de la perte de ces objets et de leur histoire. ©silvia cappellariCette perte vous semble-t-elle insupportable ? Que manquerions-nous si nous vivions sans ces objets ?
Je savais au fond de moi que nous devons déjà vivre avec ce qui reste. Dans ce cas précis, ce qui reste, ce sont les photos prises avec des téléphones portables par des habitants avant le début de la guerre en Syrie. Et pour moi, connaître l'importance et la valeur historiques de ces objets, et le fait qu'ils aient disparu de la surface de la terre, est dévastateur. Il n'y a rien de pire que d'entrer dans un musée et de le trouver vide, et c'est une perte qui appartient à tout le monde collectivement.
En travaillant sur ce sujet, avez-vous eu l'impression d'avoir perdu quelque chose en tant que personne ?
Je porte ce sentiment en moi, ce sentiment de perte, il ne me quitte jamais vraiment. Il reste discrètement présent en arrière-plan de tout ce que je fais, ce que je crée, ce que je vois. Quand je me tiens dans l'espace de cette installation, je ne pleure pas seulement la disparition des objets eux-mêmes, je pleure une partie de moi-même perdue avec eux. Et je pense que toute personne qui a été déplacée, ou qui a été témoin de la destruction de sa culture et de son patrimoine, porte ce sentiment en elle, qu'elle en soit consciente ou non. Cela fait alors partie de votre identité : une blessure invisible qui ne guérit pas mais avec laquelle vous apprenez, au fil du temps, à vivre. Alors ce n'est pas le fait de travailler sur cette œuvre qui a fait naître ce sentiment en moi, il était déjà là, bien avant que je ne commence.
Mais le processus de création de cette installation m'a permis de regarder ce sentiment droit dans les yeux et de le partager avec d'autres qui portent peut-être leurs propres pertes silencieuses. La perte, lorsqu'elle est partagée, devient un peu moins insupportable.
Y a-t-il, ou alors ce serait juste une lecture pour se rassurer, une lueur d'espoir dans votre proposition ?
Je ne vois aucune lueur d'espoir et je tiens à être honnête à ce sujet, plutôt que de proposer des illusions réconfortantes. Il s'agit plutôt d'amener chacun à partager la souffrance d'autrui, afin d'éveiller chez le spectateur un sentiment de responsabilité collective et d'empathie qui transcende les frontières, cultures et origines. Nous ne pouvons pas simplement rester les bras croisés à attendre que quelque chose se passe. L'attente passive est une forme de complicité.
Et pourtant, s'il y a quelque chose dans ce travail qui pointe au-delà du deuil, c'est peut-être l'acte de création lui-même. Il ne guérit pas la perte ni ne comble le vide, mais il donne à la perte une forme, un visage, une voix.
Peut-être donc que cette lueur dont vous parlez n'est pas l'espoir au sens conventionnel du terme, ni l'attente d'une fin heureuse. C'est la conviction que se souvenir est important, que l'art peut préserver ce que l'histoire menace d'effacer, et que donner une voix à la perte est toujours plus puissant que le silence… C'est peut-être ce qui se rapproche le plus de la guérison pour ceux d'entre nous qui portons ce fardeau.
→"Shape-of-absence", à La Villa Empain, à Bruxelles, jusqu'au 24 janvier 2027. De 11h à 18h, du mardi au dimanche. Infos et res. https://villaempain.com
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