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Grégoire Bouillier : "À la fin de sa vie, Maurice Leblanc redoutait qu’Arsène Lupin vienne le tuer"

Дата публикации: 18-06-2026 13:06:05

L’auteur français a passé sept mois avec le gentleman cambrioleur pour écrire simultanément un livre et un podcast : "Un Printemps avec Lupin". Passionnant... Le fruit d'un "win-win" entre Radio France et Les Equateurs. ...

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Suite à une commande de Radio France, Grégoire Bouillier signe un livre et un podcast : Un printemps avec Lupin. Dans cette enquête littéraire passionnante et érudite et après un travail titanesque, l'auteur de Rapport sur moi, Le dossier M ou encore du Syndrome de l'Orangerie, nous présente ses madeleines de Proust, s'intéresse à la genèse de gentleman cambrioleur, raconte comment son succès a été imaginé par un ponte de la presse, tout en rappelant le talent de son auteur (Maurice Leblanc) cambriolé "lui-même" par son personnage. Et bien plus… Un texte porté à la radio par la voix du sémillant François Morel et magnifiquement mis en onde par le réalisateur François Audoin. De quoi vous donner envie de vous rendre en Normandie pour enquêter à Étretat cet été.

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Quel souvenir gardiez-vous d'Arsène Lupin ? Qu'avez-vous redécouvert sur lui ?

Je me souvenais surtout du mot primesaut (définit par l'Académie française comme une "façon d'agir, de décider, de parler, etc., en suivant son premier mouvement, sa première impulsion", NdlR) qui arrive dans le roman L'Aiguille creuse. Arsène Lupin ne se distingue pas de tous ses adversaires parce qu'il est le plus fort, le plus intelligent, mais parce qu'il a le primesaut. Ce mot, quand je l'ai découvert à 8-10 ans, m'avait ébloui. Je ne l'avais jamais entendu. J'ai immédiatement compris qu'il détenait une espèce de norme magnétique pour s'orienter dans la vie. Ce que j'ai découvert, aussi, c'est toute l'intertextualité de Lupin. Par exemple, la Comtesse de Cagliostro est totalement liée à Milady de Winter dans les Trois Mousquetaires . Et puis, j'ignorais totalement que Maurice Leblanc ne voulait pas écrire Arsène Lupin au départ et qu'il en a eu honte très longtemps. Il visait la grande littérature : Maupassant, Flaubert... Il se retrouve à écrire Arsène Lupin un peu par hasard et il va être prisonnier toute sa vie de ce personnage.

Car c'est son ami Pierre Lafitte, propriétaire du magazine "Je sais tout", qui lui commande un feuilleton. Ça n'aurait dû être qu'un "one-shot" ?

C'est très intéressant de voir la fabrication du succès. Comment Lupin s'adresse à un électorat très précis. Qu'à l'intérieur des histoires, il y a des placements de produits, il voyage à bord du paquebot La Provence, il utilise un appareil photo Kodak dont il y avait les publicités dans le magazine. Et puis, on a tous une image de Lupin avec un monocle, un haut-de-forme et une cape. Alors que dans le texte, il n'a pas d'image et peut prendre n'importe quelle apparence. C'est un illustrateur, Léo Fontan, qui a figé l'image de Lupin à la demande de Pierre Lafitte. J'ai découvert que Leblanc, à la fin de sa vie, était devenu un peu malade et redoutait qu'Arsène Lupin vienne le tuer. Ça m'a complètement sidéré.

Arsène Lupin, Grégoire BouillierLa Comtesse de Cagliostro, couverture du recueil publié aux Éditions Pierre Lafitte, 1924. ©Domaine public

Ce qui est surprenant, c'est aussi sa science de la narration. On se fait avoir à chaque coup par l'inventivité de ses trames, non ?

C'est très très fort. Tout le monde connaît Hercule Poirot et loue le génie des intrigues d'Agatha Christie. Ce qui n'est pas le cas pour Maurice Leblanc. Alors que sur un plan narratif, c'est assez incroyable. Du génie. Il y a un jeu avec le lecteur qui est la marque de fabrique de Maurice Leblanc. Je crois précisément que c'est parce qu'il ne voulait pas écrire Arsène Lupin… Il ne voulait pas s'abaisser à écrire un truc commercial. C'est un peu le syndrome Serge Gainsbourg qui voulait être peintre, mais qui était mauvais. Il a fait de la musique et de la variété. C'est pour cela qu'il s'est autorisé toutes les audaces en variété. Car il s'en fichait.

Au-delà du texte, votre plongée dans l'époque est passionnante…

C'est une créature de la Belle Époque… Parmi les autres innovations de Leblanc, il y a cette façon d'intriquer le réel et la fiction pour créer du romanesque. Le bazar de la Charité, le scandale du Panama… Il cambriole l'actualité, l'histoire, la géographie. L'histoire d'Étretat est incroyable. Il a fait de ce bout de falaise, l'Aiguille, un territoire de la fiction… Le récit s'authentifie par le réel, mais le réel gagne aussi en romanesque. C'est tout à fait génial.

Kessel, Montherlant, Cendrars… Nombreux sont les auteurs à avoir été conquis par Maurice Leblanc ?

Oui, sans oublier Romain Gary, qui, en particulier, en a parlé dans ses mémoires. Je pense que ça a été un héros français comme Conan Doyle est le héros anglais. Il incarne quelque chose d'incroyablement français : hors-la-loi, mais vertueux, anarchiste mais en même temps conservateur. Il balaie tout le prisme de la sensibilité française. C'est très intéressant et je pense que dans cette génération-là : tout le monde a lu Arsène Lupin quand il était jeune.

On a accusé Maurice et Arsène d'avoir une influence déplorable sur la jeunesse. L'auteur a dû s'expliquer en citant Shakespeare ?

L'histoire habituelle des pseudo-moralistes… Ce n'est évidemment pas parce qu'on lit Hamlet qu'on va devenir un assassin et un régicide. On l'a beaucoup accusé d'avoir rendu un hors-la-loi sympathique et même Anatole France disait qu'il fallait pendre tous ces héros : Zigomar, Arsène Lupin et les autres. Quand Maurice Leblanc a cherché à se défendre, il explique que Jules Bonnot, le tueur anarchiste – au moment où il a failli se faire cueillir, était en train de lire du Anatole France. Qui est immoral dans l'histoire ?

Un printemps avec Lupin Enquête littéraire et podcast De Grégoire Bouillier, Éditions des Équateurs 368 pp. Prix 15 €


Livre et podcast : un "win-win"

Tout a commencé un soir de juin 2025 dans un jardin chez une amie en commun. Lorsqu'Anne-Julie Bémont, est venue trouver Grégoire Bouillier pour lui proposer un projet. "Quelques semaines avant, j'avais assisté à une rencontre qu'il avait faite au festival Lire sur la Sorgue et je l'avais trouvé passionnant", explique la déléguée aux éditions écrites à Radio France qui imagine, déjà, une nouvelle série de podcast : Un hiver avec Monet. "J'ai dit non, car j'en avais terminé avec lui", raconte Grégoire Bouillier l'auteur, parmi d'autres, du livre Le syndrome de l'Orangerie sur le peintre des Nymphéas. La conversation dérive assez vite sur Arsène Lupin. Et là, bingo… "Je lui ai dit que j'avais adoré Arsène Lupin gamin et que j'avais deux trucs à dire sur lui que personne ne connaît. Le lendemain, quand j'avais cuvé mon sancerre, je me suis rendu compte que je m'étais embarqué dans une drôle de galère", rembobine l'écrivain en plaisantant.

Car Grégoire Bouillier doit remettre son texte en janvier 2026. Soit sept mois plus tard. Le deal de cette nouvelle série : écrire simultanément un podcast et un livre sur le gentleman-cambrioleur destiné à être publié aux Équateurs et sur l'appli sur France Inter. Ce qui n'était pas le cas des précédentes séries saisonnières (Un été avec, Un hiver avec…), puisque le livre était généralement publié un an après la diffusion "radio". "Ça n'avait pas vraiment de sens d'attendre l'année d'après. Le podcast nourrit le livre, le livre nourrit le podcast. ca nous permet de créer l'événement", dixit Caroline Bokanowski, directrice littéraire aux Éditions des Équateurs.

Des contraintes

Pour signer Un printemps avec Lupin, le lauréat du Prix de Flore (Rapport sur moi) et du prix Décembre (Le dossier M) lit tout : 19 romans, 40 nouvelles, des études, des biographies. "Ça m'a 'gâché' les vacances, je n'avais plus de temps libre. Le 1er octobre, je me suis dit : si je ne commence pas à écrire, je ne m'en sortirais jamais. Je l'ai écrit en trois mois. Pour la première fois, j'avais une deadline."

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Ce n'était pas sa seule contrainte. Pour que les deux formats coïncident, le texte devait être saucissonné en courts chapitres pour confectionner une quarantaine d'épisodes de 4000 signes. Grégoire Bouillier est parvenu à rester dans les clous sur les premiers chapitres avant de se faire aspirer par son souffle littéraire. "Grégoire est un auteur à la fois original, sensible mais qui mène des enquêtes littéraires qui déroulent toute une pensée. Le contraste entre son écriture, sa réflexion et le format était plus compliqué à respecter", témoigne Anne-Julie Bémont. C'est peu dire. L'auteur a tellement de choses à dire qu'il rend des chapitres de 20 000 signes et un manuscrit de 600 pages… "J'ai essayé de le réduire mais je mettais trois jours…", raconte-t-il. "Je leur ai dit : 'il faut demander à un journaliste. Je veux faire ce que je sais faire : une enquête littéraire'. Par la suite, j'ai totalement oublié l'histoire des quarante podcasts. Le livre fait 500 pages au lieu de 350. Les podcasts ne s'intéressent qu'à Arsène Lupin alors que le livre s'intéresse à beaucoup d'autres choses : de mon rapport à Lupin, les liens entre un lecteur et un personnage, etc. Au final, je suis très content."

Anne-Julie Bémont.Anne-Julie Bémont. ©D.R.

Une série qui cartonne

Sorti en librairie il y a moins de deux mois, le livre s'est, pour l'instant vendu à 10 500 exemplaires selon les Équateurs. Ce chiffre devrait grimper. Depuis 2013, la maison d'édition a vendu 1,2 million d'exemplaires de sa collection. Les deux plus gros succès – Un été avec Montaigne d'Antoine Compagnon, et Un été avec Homère de Sylvain Tesson – ont dépassé la barre des 200 000 ventes.

La maison d'édition n'est pas la seule à profiter de ce partenariat, selon la déléguée aux éditions écrites à Radio France. "Cela donne au contenu une nouvelle vie en mettant en valeur une marque", assure Anne-Julie Bémont. "Des connexions, on en a plein." Ainsi, des livres culinaires On va déguster, signés François-Régis Gaudry, ont été publiés chez Marabout, Philippe Collin a publié Alfred Dreyfus chez Albin Michel, Thomas Snégaroff a signé plusieurs Anatomie de aux Arènes sans oublier le Very Good Stones de Michka Assayas sur la bande à Mick Jagger chez un éditeur spécialisé dans la musique : GM Éditions. Entre autres.

Sur l'application de Radio France, les écoutes d'Un printemps avec Lupin étaient estimées à 300 000 au 15 juin. La série fera l'objet d'une double diffusion sur France Inter pendant l'été.

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