Une date lancée sur TikTok, des colères qui convergent sans programme commun, des mouvements qui s’organisent sans chef. Le 17 octobre a donné corps à une transformation de l’engagement politique que l’essayiste Lennie Stern a théorisée sous le nom d’« effet pléiotropique ». Une nouvelle grammaire des mobilisations qui oblige à repenser la manière de gouverner.
Samedi 17 octobre, des centaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue. A Paris, Lyon ou Tours, les images de vitrines brisées et de magasins pillés ont rapidement occupé tout l’espace médiatique, faisant presque oublier les colères qui avaient conduit tant de monde à manifester. Parmi elles, celle des lycéens, mobilisés depuis des semaines contre une brutalisation bien moins spectaculaire : des professeurs absents, des établissements dégradés, des heures de cours perdues. Ces mêmes lycéens ont rejoint une mobilisation initialement lancée contre le prix de l’essence. Deux colères sans rapport apparent, réunies autour d’une même date. Pour comprendre cette convergence, il faut regarder comment se composent aujourd’hui nos convictions politiques.
La génération Z déconcerte parce qu’elle associe des idées que nous avions l’habitude de ranger dans des camps opposés. Intensément préoccupée par le climat, elle peut voter pour des forces qui s’en désintéressent. Le capitalisme la révolte autant que la réussite entrepreneuriale la fascine. J’ai proposé d’appeler ce phénomène l’« effet pléiotropique », d’après la génétique, où un même gène influe sur plusieurs caractéristiques sans rapport apparent. Habitués à découvrir le monde par fragments, sur des écrans, nous composons désormais nos convictions à la carte, comme les titres d’une playlist. La jeunesse en est le laboratoire, mais le phénomène gagne toute la société.
Comment les colères se donnent-elles rendez-vousCette nouvelle manière de composer ses opinions transforme aussi la façon de se mobiliser. J’avais identifié au printemps trois compétences politiques que le 17 octobre permet aujourd’hui d’observer.
La première, « agréger à la carte », permet à un écologiste de manifester aux côtés d’un automobiliste furieux du prix du plein ou d’un lycéen privé de professeur de maths. Chacun vient défendre ses propres revendications, sans avoir à adopter celles de son voisin. La convergence n’exige plus de consensus.
La deuxième, « synchroniser plutôt que mobiliser », permet à des individus qui ne se connaissent pas et n’appartiennent à aucune organisation commune de se retrouver autour d’un même rendez-vous. Le 17 octobre, une date lancée sur TikTok a circulé jusqu’à devenir un appel collectif que chacun pouvait reprendre à son compte. Des dizaines de milliers de personnes se sont ainsi retrouvées dans la rue, sans direction centrale capable de décider pour l’ensemble du mouvement. Une fois la date adoptée, plus personne ne la possède et personne ne peut l’annuler.
La troisième consiste à juger le pouvoir à ses effets concrets. Dans une société où l’avenir devient difficile à imaginer, les promesses de réforme portent moins que les difficultés éprouvées au quotidien. Le prix du plein ou Parcoursup deviennent autant de raisons de se mobiliser et de critères pour juger l’action publique.
Ces trois mécanismes permettent de comprendre comment des colères différentes ont pu se rejoindre aussi rapidement. Ils expliquent également pourquoi l’Etat, habitué à traiter avec des organisations identifiées et leurs représentants, peine à anticiper ces nouvelles formes de mobilisations.
Une mobilisation que l’Etat ne sait plus anticiperLes outils avec lesquels l’Etat anticipait les mobilisations ne fonctionnent plus face à ces compétences. Une manifestation se déclare en préfecture avec le nom de ses organisateurs, selon une règle héritée d’un décret-loi de 1935, et le renseignement surveille des groupes identifiés. Une mobilisation pléiotropique ne laisse presque aucune trace dans ces registres, et l’écart devient criant dès qu’il s’agit de compter. La veille du 17 octobre, le ministère de l’Intérieur annonçait environ 500 actions quand une carte participative en recensait près de 1 500 sur internet. Le lendemain, les autorités, qui tablaient sur 190 000 manifestants, en ont compté 550 000, contre 800 000 selon les organisateurs.
D’autres indicateurs étaient disponibles, à condition de les regarder. A la veille de la mobilisation, la plateforme de veille Visibrain recensait 132 millions de vues sur les vidéos TikTok qui lui étaient consacrées. Si 0,5 % de ces vues s’étaient traduites en présence dans la rue, le pays aurait compté 660 000 manifestants, presque exactement entre les deux chiffres. Un million de vues ne met pas un million de personnes dans la rue, et ce coefficient mériterait d’être éprouvé sur d’autres mouvements, mais la piste vaut mieux que l’indifférence. Il est tout aussi compliqué de trouver un chef à un mouvement qui n’en a pas. Matignon met en cause La France insoumise et l’ultragauche, tandis que les services chargés des ingérences étrangères cherchent une main extérieure, sans la trouver. La spontanéité passe pour un complot tant qu’elle n’est pas comprise comme une méthode.
Mieux compter pour mieux protégerJe n’ai pas d’explication définitive des pillages qui ont suivi, place de la République, à Limoges ou à Tours, où la directrice du Printemps décrit « une performance organisée, filmée et likée à l’infini sur Snapchat ou TikTok ». Je constate qu’un dispositif dimensionné pour 190 000 personnes a dû en encadrer près de 3 fois plus. Les débordements prospèrent dans cet écart, et les commerçants en paient le prix. Lire les audiences en ligne et le nombre de vues ne suffira pas à prévenir chaque pillage. Mais ces chiffres auraient au moins permis de dimensionner les forces de l’ordre sur la foule réelle plutôt que sur la foule déclarée, et d’éviter qu’une police débordée réponde par la seule force à un mouvement qu’elle n’avait pas vu grossir.
Apprendre à lire ces mobilisations devient d’autant plus urgent qu’elles ignorent les frontières. De la Bosnie au Népal, la jeunesse allume la mèche, puis c’est toute la société, parents, enseignants ou salariés, qui se met en mouvement sans passer par les organisations traditionnelles. Partout, les Etats qui comptent encore des cortèges ont un train de retard sur une société qui a déjà appris à se donner rendez-vous. Ce décalage impose désormais de repenser les modalités de la participation démocratique, pour permettre à des citoyens qui se mobilisent sans représentants de peser sur les décisions qui les concernent.
BIO EXPRESS
Experte associée à la Fondation Jean-Jaurès, Lennie Stern, essayiste, autrice de la newsletter Oblique et de « Teen Spirits. Dans la tête d’une jeunesse incomprise » (Editions de l’Aube, Juin 2026).
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.
Par Lennie Stern