Face à l’accumulation des périls, la cohésion nationale a rarement paru aussi fragile. Mais la France peut encore se consoler : une élection présidentielle est en vue. Malgré l’étroitesse des marges de manœuvre budgétaire, diplomatique et politique, le peuple souverain tient son avenir entre ses mains.
Pour aller plus loin
Le président est nu. A six mois de la fin de son mandat, Emmanuel Macron assiste, impuissant et emmuré à l’Elysée, à l’agonie de son quinquennat. La « start-up nation » qu’il voulait voir éblouir le monde offre le spectacle honteux de ses centres-villes livrés aux pillages sans que les forces de l’ordre ne parviennent même à faire de la figuration. La jeunesse lycéenne et étudiante réclame à cor et à cri un minimum de considération et quelques perspectives d’avenir alors que le chômage repart à la hausse. Mais l’Elysée n’a plus rien à lui offrir. Les caisses n’ont plus de fond et la loi d’airain des marchés financiers plane sur un pays surendetté en déficit chronique. Comme au temps de la crise des « gilets jaunes », la hausse du prix des carburants alimente une sourde colère. Un été caniculaire et un automne sec ont fait grimper l’angoisse climatique. S’y ajoute désormais l’appréhension d’un risque guerrier ressuscité par le nationalisme agressif de Vladimir Poutine.
Face à l’accumulation des périls, la cohésion nationale a rarement paru aussi fragile. Quand ils ne le combattent pas ouvertement, à l’image des groupuscules d’ultragauche, nombre de Français qui ont coutume de s’abriter derrière leur Etat qui a historiquement cimenté la nation doutent désormais de sa protection et de sa pérennité. Nos concitoyens tiennent son chef actuel pour responsable de l’incurie. Il est vrai que Macron eut l’imprudence de leur promettre une restauration jupitérienne. Et ne leur a fait éprouver qu’une surdité à leurs revendications doublée d’une répression – souvent féroce – des mouvements sociaux. De grand débat en cahiers de doléances et autres conventions citoyennes, Emmanuel Ier s’est ingénié à court-circuiter les corps intermédiaires sans jamais parvenir à revivifier la vie démocratique. D’où la résurgence d’une pulsion régicide, comme un retour aux sources impétueuses de la République.
Profitant de l’échec du dépassement du clivage droite-gauche, les mouvements dégagistes – Rassemblement national et France insoumise – promettent, chacun à leur manière, de redonner voix au peuple et force à l’action publique. Mais dans un cadre national qui impliquerait de rompre avec les solidarités européennes et le soutien à la résistance ukrainienne. Nulle équivalence pourtant entre ces deux lignes de fuite : le véritable danger pour le pacte républicain est toujours représenté par l’idéologie national-populiste du lepénisme qui ne peut malheureusement que profiter du désordre actuel pour imposer son agenda régressif et xénophobe.
Dans ces conditions, la plus néfaste des décisions serait aujourd’hui d’intensifier la répression du mouvement populaire. « Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir », écrit Jean-Jacques Rousseau dans « Du contrat social ». Il s’agit donc pour l’Etat de restaurer la paix civile autant que nécessaire afin de protéger les libertés, notamment celle de manifester. A l’examen lucide du fiasco du 17 octobre, les forces de l’ordre doivent donc se concentrer sur la neutralisation des provocateurs et des pillards pour mieux permettre l’expression de l’opinion publique.
La France, qui sonde volontiers ses malheurs, peut encore se consoler : une élection est en vue. Malgré l’étroitesse des marges de manœuvre budgétaire, diplomatique et politique, le peuple souverain tient son avenir entre ses mains. Dans son allocution décevante du 18 octobre, sans annonces susceptibles de satisfaire les revendications du mouvement lycéen, le président semble toutefois avoir compris le rôle qui lui échoit encore. « La France est une grande force démocratique, a-t-il rappelé. Elle mérite ces débats. Ils doivent se faire dans les réunions publiques. Ils doivent se faire avec les partis, et non pas dans la rue par la violence. » Son ultime mission consiste désormais à faire respecter cet engagement, le plus essentiel.
Par Sylvain Courage