Au cœur d’une réserve en altitude, disparitions et apparitions font le mystère d’une nature sauvage à la puissance magnétique. Une invitation à s’y perdre et à la laisser vivre. ...
Chaque livre de Sylvain Prudhomme est la promesse d'une rencontre. Dès les premières pages, on sent que, de ces inconnus de papier, de ces personnages saisis dans leur fragilité et leur grâce ordinaires, auprès desquels le romancier semble avoir passé dix ans, peut naître une amitié.
Cet espoir est rarement déçu. Il avait culminé dans Par les routes (prix Femina 2019), avec ce personnage d'autostoppeur et ses élans de folle liberté, sa compagne Marie cherchant son équilibre entre présence et absence.
L'héroïne de son nouveau et magnifique roman, qui nous plonge dans un décor de nature grandiose, devrait laisser une empreinte aussi belle et durable.
"L'enfant dans le taxi" : Sylvain Prudhomme plonge dans le maquis de la mémoire familialePaola est photographe, habituée aux conditions extrêmes. Elle redescend d'un séjour en haute altitude où elle a trimballé sa vieille chambre à obturation lente, partageant une cabane avec une équipe d'archéologues à la recherche de vestiges du Néolithique. Derniers témoins d'une ancienne présence humaine au fond de ce vallon reculé, inhospitalier mais spectaculaire, qui débouche sur un lac profond.
En face, sur l'autre rive, inaccessible, s'étend une "réserve intégrale", c'est-à-dire strictement interdite d'accès, même aux scientifiques. Totalement rendue à la vie sauvage, aux bouquetins et aux vautours, aux mousses et aux mélèzes qui jaunissent sous les vents glacés. Pourquoi est-il si difficile de concevoir et respecter un tel sanctuaire, préservé de tout intérêt humain ? Sommes-nous à ce point incapables de laisser la nature tranquille ? C'est une des questions actuelles que soulève le roman.
Sylvain Prudhomme, écrivain français, en mai 2026 à Paris. ©Mathieu Zazzo/MinuitEntre Paola et le narrateur, c'est à peine une rencontre, un geste d'entraide, quelques mots échangés sur un parking plus bas dans la vallée. Mais quelques semaines plus tard, la jeune femme disparaît aussi vite qu'elle est apparue, évaporée dans l'éther des sommets. Son corps introuvable s'ajoute à une série de drames inexpliqués dans la zone. D'autres présences se manifestent près de la cabane.
Le roman part à sa trace, sous des airs de thriller montagnard qui n'ôte rien à la douceur et la lumière dans la narration de Sylvain Prudhomme. On se laisse vite apprivoiser par cette prose limpide et souple, attentive au moindre geste, ses phrases courtes dénuées de points d'interrogation, comme si les questions étaient plus certaines que les réponses.
Qu'allait chercher Paola là-haut malgré le danger, qu'a-t-elle pu y trouver ? Ses clichés sur plaque de verre, dont des reproductions ponctuent les chapitres, montrent une impression qui se dérobe, ambivalente. "Photographier, c'est toujours poursuivre un invisible", écrit-elle dans un carnet. Et tandis qu'on découvre les indices laissés par sa quête éternellement insatisfaite, on ne peut que céder avec elle à l'attrait magnétique de la réserve interdite.
Paolo Cognetti, l'appel des sommets et la joie de l'impermanenceCar l'autre héros du roman est cet impénétrable autre côté du lac. Dans de superbes passages de nature writing, Sylvain Prudhomme ne brosse pas un paysage de carte postale, il saisit la vibration puissante et âpre que les sommets transmettent à ceux dont les pieds foulent la peau rocailleuse.
Le livre tire sa force de ce jeu entre opacité et transparence. Scientifiques, artistes, écrivains sont des voyants à leur façon, pourtant quelque chose toujours échappe à l'œil humain, qui le transforme. "Au début je croyais que c'était moi qui regardais le lac […] Et puis je me suis rendu compte que c'était le lac qui me regardait." On n'est jamais tout à fait seul en montagne.
⇒ De l'autre côté du lac | Roman | Sylvain Prudhomme, Minuit, 288 pp.
"De l'autre côté du lac", roman de Sylvain Prudhomme (Minuit, 2026). ©MinuitPour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.