Le yen japonais s’est fortement affaibli ces dernières années. Les États-Unis viennent donc d’intervenir pour soutenir la monnaie de leur allié. Mais cette opération pourrait ne pas suffire à inverser durablement la tendance. ...
Ce n'était plus arrivé depuis près de 30 ans. Début août, les États-Unis ont acheté une quantité massive de yens japonais "en signe d'amitié", avait alors déclaré le président américain Donald Trump à bord de son Air Force One. Une décision qui intervient alors que le yen a récemment atteint son niveau le plus bas depuis plus de 40 ans. La scène annonçant cette intervention était d'ailleurs particulièrement cocasse. Le 31 juillet dernier, le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, présent au conseil des ministres, est photographié avec un carnet. Sur celui-ci figure une "to-do list". " À faire : acheter des yens japonais, 5-10 milliards de dollars", peut-on y lire.
Le président Donald Trump prend la parole, entouré Pete Hegseth, à droite, du secrétaire d'État Marco Rubio, troisième en partant de la gauche, du secrétaire à l'Intérieur Doug Burgum, ainsi que, au premier rang à gauche, du vice-président JD Vance et du secrétaire au Trésor Scott Bessent, lors d'une réunion du cabinet, le vendredi 31 juillet 2026, à Camp David. (Photo AP/Jacquelyn Martin) ©Copyright 2026 The Associated Press. All rights reserved.Derrière cette opération américaine se cache pourtant un choix sûrement mûrement réfléchi, même si elle ne permet pas, à elle seule, de régler totalement le problème de fond. Pour intervenir sur le marché des changes, les États-Unis et le Japon ont vendu des euros afin d'acheter des yens pour le compte du Trésor américain. L'objectif, selon Scott Bessent, interrogé par CNBC, est de freiner la volatilité des devises et de réduire les risques pesant sur les marchés asiatiques. "Un yen stable est important non seulement pour les États-Unis, mais aussi pour toute la région", avait alors déclaré Bessent. Donald Trump avait, lui, résumé l'intervention à sa manière : "Ils ont un yen qui faiblit, ils voulaient un peu d'aide, et on sera toujours là pour le Japon. Le Japon a été bon envers nous, à l'exception, bien sûr, de Pearl Harbor."
Comment le yen en est-il arrivé là ?"Le point de départ, c'est qu'au Japon, les taux d'intérêt de la Banque centrale sont plus bas qu'ailleurs", explique Charlotte de Montpellier, économiste chez ING. La Banque du Japon maintient en effet son taux directeur à 1 %, un niveau inférieur à celui observé dans de nombreuses autres économies (à titre de comparaison, le taux directeur de la Réserve fédérale américaine, la Fed, est de 3,6 %).
Washington intervient pour soutenir le yen, un "geste d'amitié" selon TrumpOr des taux d'intérêt relativement faibles peuvent rendre une monnaie moins attractive pour les investisseurs. "Si vous êtes une entreprise internationale, vous devez décider où vous allez détenir votre trésor, votre argent. Vous préférez détenir ça sur un compte qui offre un taux d'intérêt plus élevé, donc vous allez plutôt détenir un compte en dollars plutôt qu'un compte en yens", continue l'économiste.
guillement"Très clairement, ils utilisent ça comme une façon de faire de la politique. On va aider nos amis et pas nos ennemis"
Pourtant, à première vue, une monnaie faible pourrait être avantageuse sur certains points. Elle peut notamment rendre les produits japonais moins chers pour les étrangers et donc favoriser les exportations. Mais pour le Japon, le problème est que le pays dépend fortement des importations, notamment pour son pétrole. Et ces importations sont souvent payées en dollars. "Si votre monnaie est faible, tout ce que vous achetez et qui n'est pas dans votre devise est de plus en plus cher", explique Charlotte de Montpellier. Une pression sur les prix qui s'est encore accentuée avec les tensions au Moyen-Orient et la hausse des prix du pétrole.
Les marchés asiatiques, très dépendants du pétrole traversant le détroit d'Ormuz, sont particulièrement sous pression depuis le début de la guerre au Moyen-Orient. ©AFP or licensorsUn yen faible face au dollar signifie un dollar plus fort. Or les États-Unis cherchent depuis le retour de Donald Trump à éviter une appréciation excessive de leur monnaie. Un dollar trop fort pénalise notamment les exportations américaines, puisque les produits et services vendus à l'étranger deviennent plus chers pour les acheteurs étrangers. "Depuis que Trump a été réélu, l'administration américaine veut un dollar plus faible pour cette raison", rappelle l'économiste. "Si le yen continue de s'affaiblir, et que, du coup, le dollar se renforce, ça ne les arrange pas beaucoup."
Le yen a brièvement atteint un plus bas record face au dollar depuis 1990Mais un autre élément inquiète Washington. Sans intervention extérieure, le Japon aurait pu se retrouver dans l'obligation de vendre une partie de ses bons du Trésor américain. Le pays nippon est en effet le premier créancier étranger des États-Unis avec environ 1 200 milliards de dollars de bons du Trésor américain (Treasuries), selon les chiffres du gouvernement américain. "Les États-Unis n'ont pas envie qu'il y ait un gros acheteur international, le Japon, qui se mette à vendre des Treasuries de façon forte", explique Charlotte de Montpellier. Une vente de ces obligations pourrait en effet faire monter les taux d'intérêt américains. Or Washington cherche plutôt à éviter une nouvelle hausse des taux à long terme, déjà très élevés et proches de leur plus haut niveau depuis 2007.
Les pays détenant le plus de bons du trésor américain. ©Gouvernement américainÀ noter que ce n'est pas la première fois que les États-Unis interviennent de cette manière. En octobre dernier, l'administration Trump avait déjà acheté des pesos argentins afin de soutenir le gouvernement de son allié Javier Milei. "Très clairement, ils utilisent ça comme une façon de faire de la politique. On va aider nos amis et pas nos ennemis", explique Charlotte de Montpellier. Le message est clair.
Et sur le long terme ?Ces interventions ont toutefois une limite fondamentale. "C'est un peu mettre un bandage sur une plaie qui perd du sang", explique l'économiste. Autrement dit, l'intervention peut temporairement calmer la situation et empêcher le yen de chuter brutalement, mais elle ne change pas les raisons profondes qui expliquent la faiblesse de la monnaie japonaise.
Le deal commercial entre le Japon et les USA apaise les tensions commerciales : "les Japonais ont proposé une solution très innovante"Et les marchés semblent déjà l'avoir compris. Après avoir remonté à la suite de l'intervention, le yen a déjà recommencé à s'affaiblir. "Ça ne change pas les fondamentaux, la situation macroéconomique", rappelle Charlotte de Montpellier. Pour l'économiste, la véritable solution serait donc de réduire l'écart entre les taux japonais et américains. Mais cette option n'est pas simple non plus pour Tokyo. Car le pays peut difficilement relever fortement ses taux sans fragiliser davantage ses finances publiques. Et avec une dette qui dépasse 230 % de son PIB, toute hausse des taux alourdirait inévitablement le coût de son endettement…
Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.