Pendant près de quatre ans, ils ont arpenté ce champ de Mailhoc, suivi leurs chiens dans les bois et longé le tas de fumier sous lequel reposait le corps de Delphine Jubillar, sans jamais rien voir. Près d'un mois...
l'essentiel Pendant près de quatre ans, ils ont arpenté ce champ de Mailhoc, suivi leurs chiens dans les bois et longé le tas de fumier sous lequel reposait le corps de Delphine Jubillar, sans jamais rien voir. Près d'un mois après la découverte des ossements de l'infirmière par les gendarmes, les présidents des sociétés de chasse de Mailhoc et de Villeneuve-sur-Vère racontent leur sidération, leurs doutes et ce sentiment glaçant d'être passés des dizaines de fois à quelques mètres de la scène de crime. Les détails.
Le chemin de Lobre serpente entre les bois avant de déboucher sur une vaste parcelle agricole. Au milieu, une vieille cabane en pierre. Plus loin, un imposant tas de fumier. Pendant des années, ce décor n'avait rien d'exceptionnel pour les chasseurs du secteur. Ils y passaient en battue, y suivaient leurs chiens, y levaient parfois un chevreuil ou un sanglier. Aujourd'hui, ils n'y voient plus qu'un seul paysage : celui où Delphine Jubillar a été retrouvée.
"Quand on a compris où elle était, on est restés sur le cul." Laurent Fournials ne cherche pas ses mots. À 53 ans, le président de la société de chasse de Mailhoc, forte d'une quarantaine d'adhérents dans cette commune de 300 habitants, connaît chaque recoin du secteur. Depuis vingt ans, il y chasse, y piège et y organise les battues.
"Ce champ, c'est un endroit où on allait pas mal de fois. On est passés devant ce tas de fumier pendant des années sans rien voir. Et puis, d'un seul coup, on apprend qu'il avait mis cette pauvre Delphine là. On se dit qu'on aurait pu la trouver à n'importe quelle battue."
Le souvenir le poursuit. Chaque saison, les chasseurs traversaient cette parcelle cinq ou six fois. "Mais on ne s'y attardait jamais. Le terrain est dangereux pour les chiens à cause de la départementale 600. Les voitures roulent vite. Dès que la battue avançait, on repartait."
"On s’est dit : merde… elle était sous nos yeux"Depuis la découverte des ossements, Laurent Fournials repasse mentalement chacun de ces passages. Aurait-il pu voir quelque chose ? Les chiens auraient-ils pu donner l'alerte ? Pour lui, la réponse est non. "Je n'y crois pas une seconde. Une dépouille enterrée sous près de deux mètres de fumier ou de terreau, nos chiens ne peuvent pas la sentir. Ils sont dressés pour le gibier vivant."
Le plus difficile, dit-il, reste ce sentiment de proximité avec une scène qu'il ignorait. "Avec ma femme, quand on a vu les images à la télévision, on n'en a pas dormi pendant deux jours. On s’est dit : 'Merde… elle était sous nos yeux depuis tout ce temps.' C’est difficile à digérer. Ce terrain, on ne le reverra plus jamais comme avant."
Les fouilles ont eu lieu ici, dans ce champ de Mailhoc au bord de la D600 qui relie Albi à Cordes-sur-Ciel.
DDM - Julia Bartolini
À quelques kilomètres de là, Marius Vieules a ressenti le même vertige. Président de la société de chasse de Villeneuve-sur-Vère depuis trois ans, il fréquente moins souvent cette parcelle, située sur la commune voisine, mais la connaissait tout aussi bien. "Nos chiens pouvaient finir là en poursuivant un animal. On passait devant régulièrement. Alors forcément, on se dit que sur un malentendu, on aurait pu la trouver."
"L’odeur du fumier couvrait tout"Ce dont il se souvient surtout, c'est de l'odeur. "À côté du fumier, c'était irrespirable. Une odeur très forte. Franchement, personne ne restait là plus de quelques minutes. Et jamais on n'aurait pu distinguer l'odeur d'un corps humain dans tout ça."
Une autre idée le hante davantage encore. "Je me suis demandé si un sanglier n'avait pas pu aller se rouler dans le fumier, voire manger un morceau du corps. Derrière, nous, on a mangé le sanglier... Rien que d'imaginer que ça puisse être arrivé, ça me rend malade."
Les chasseurs connaissent bien ce secteur. Chaque saison, ils y prélèvent sangliers, chevreuils, lièvres ou perdreaux. Un couloir de chasse emprunté depuis des décennies, où la présence d’ossements d’animaux est tout sauf inhabituelle.
Cette réalité du terrain éclaire aussi un épisode survenu quelques jours après la découverte du corps. Une fois les gendarmes repartis, le 17 juillet, des curieux se sont rendus sur place pour tenter de retrouver d’autres restes humains. Un week-end de juillet, un médium a même affirmé avoir mis au jour "des ossements oubliés lors des fouilles". Les militaires sont revenus sur le site afin de lever le doute. Sans surprise pour les chasseurs du secteur, il ne s’agissait que d’ossements de gibier.
Pour Laurent Fournials comme pour Marius Vieules, cette précision ne change pourtant rien. Derrière ce champ qu'ils pensaient connaître mieux que personne se cache désormais un souvenir impossible à effacer.