Violences familiales et alcool se mêlent dans une affaire jugée à Foix. Un père armé, une fille terrorisée, des versions confuses. La cour a finalement condamné l'homme à une peine de sursis probatoire.
l'essentiel Violences familiales et alcool se mêlent dans une affaire jugée à Foix. Un père armé, une fille terrorisée, des versions confuses. La cour a finalement condamné l'homme à une peine de sursis probatoire.
Les esprits étaient déjà fatigués après un long mardi après-midi d’audience au tribunal correctionnel de Foix ; mais l’arrivée de Lionel* à la barre a fini de terrasser la cour, les avocats et le public encore vaillamment présent dans la salle Fébus.
Le quinquagénaire comparaissait pourtant pour une affaire a priori simple de violence avec arme sur sa fille Laura*. Le 16 février dernier, il est arrêté par la police de Foix, qui a été prévenue par des voisins entendant des cris de femme dans l’appartement qu’il occupe. Arrivant sur place, les forces de l’ordre tombent sur Lionel, fusil à la main, qui pose tout de même son arme quand ils lui ordonnent de le faire. L’homme sent l’alcool, titube, tient des propos incohérents ; qui plus est, l’entrée du logement regorge de fusils posés çà et là. Dans les toilettes, les agents retrouvent Laura, terrorisée mais qui refuse de porter plainte.
"Je n’ai jamais eu de problème avec l’alcool"La jeune femme est d’ailleurs là, dans le public, pour voir son père répondre aux questions de la cour. Cheveux teints en rouge cerise et lèvres pincées enchâssées, son corps gracile ne cesse de bouger, comme démangé par l’envie de sauter devant la barre pour défendre ce paternel qui n’aide pas beaucoup à faire avancer son cas.
C’est que le quinquagénaire, verbe flamboyant et air confiant, digresse. Beaucoup. Embarquant les juges dans des explications alambiquées pour justifier son comportement de ce soir-là. Ainsi, il ne peut répéter assez de fois à quel point il n’a "jamais eu de problème avec l’alcool" : "Quand on m’arrête pour me contrôler en voiture, je ne suis jamais positif, je n’ai jamais eu de problème avec l’alcool", claironne-t-il.
"Des fois, elle part en démence"Le hic ce soir-là, c’est qu’il avait bu du rhum, acheté un peu plus tôt dans l’après-midi pour fêter l’anniversaire de Laura. "Et puis elle a téléphoné à ce gars d’Auterive, ça ne m’a pas plu, il est néfaste", grommelle-t-il. Ce quelqu’un, finit par comprendre la cour, c’est l’ex-conjoint violent de la jeune femme, décrite comme fragile, qu’elle a fui pour se réfugier chez son père. "Elle m’a dit, "Papa, ils vont venir, ils vont me tuer"", retrace-t-il, avant d’embrayer de nouveau sur ses relations avec Laura.
Sous les yeux atterrés de la cour et ceux de sa fille qui acquiesce frénétiquement, il poursuit : "Mais vous savez, on est très complices, même si on ne le dirait pas." Il se rengorge : "Depuis quatre mois, c’est un enfer, mais je suis là, pour elle." La cour rappelle pourtant cet épisode où la police a été appelée parce que Laura voulait s’ôter la vie et que son géniteur était là, sur place, criant et l’insultant ; ce voisin qui décrit un Lionel "lunatique", qui s’inquiète pour lui ; ou encore cette lettre de l’employeur au procureur de la jeune femme qui signale ces nombreux bleus sur son corps et ses confidences sur les coups qu’elle recevrait de son père. Ce que nie fermement celui-ci : "On a de très bons moments, et puis des fois elle part en démence. Je comprends pas si quelqu’un m’en veut ou pas, je suis un gars bien !"
Les juges finissent par s’agacerIl faut encore que la présidente le remette sur les bons rails du déroulement de la soirée pour que Lionel revienne sur les faits. Énervé par ce coup de fil des "mafieux d’Auterive", il aurait alors pris l’un des fusils qui gisaient dans l’appartement, qu’il avait sortis pour les nettoyer le jour même alors qu’il ne chasse plus : un mouvement qui aurait terrorisé Laura, terrifiée par les armes à feu, qui s’est alors réfugiée dans les toilettes où l’ont retrouvée les gendarmes. Pourtant ne peut-il s’empêcher d’ajouter : "Je suis quand même dans le doute, je me pose des questions encore sur comment j’ai pu faire ça, armer le fusil. Dans ma tête, je ne comprends rien, mais je ne suis pas un menteur."
Ses atermoiements et son incrédulité finissent toutefois par agacer la cour. "Systématiquement, vous répondez à côté de la plaque. Est-ce que c’est violent, à votre avis, ces coups donnés dans la porte de la pièce où votre fille était enfermée ? Aujourd’hui, c’est vous le prévenu, et on n’entend pas beaucoup de remords pour vos actions", gronde la présidente. Lionel a beau protester que cette histoire l’a "rendu malade", ses explications décousues ne l’aident pas.
Une menace ou un homme qui a peur ?"Vous avez fait preuve de beaucoup de patience." L’agacement est contenu mais bien présent dans la voix de la substitut du procureur quand elle entame son réquisitoire. La magistrate tance la consommation d’alcool de Lionel, qu’elle estime bien plus fréquente qu’il ne veut bien le dire et la "mémoire sélective" quant aux fusils chargés trouvés sur place : "C’est quelqu’un d’ivre, qui ne sait pas ce qu’il dit ou ce qu’il fait, une menace somme toute", assène-t-elle, requérant dix mois de prison assortis du sursis probatoire.
C’est une lecture totalement différente du dossier qu’offre Maître Mendil aux juges, qui concède que c’est une histoire "farfelue et surprenante" mais qui trouve ses racines dans la "peur" : "Ils vivent dans une ambiance anxiogène qui a été créée par cet ex-compagnon, je leur ai dit de porter plainte. Ce n’est pas pour décharger sa responsabilité mais pour expliquer le contexte", plaide l’avocate. Elle voit dans les explications de Lionel une "tentative maladroite de verbaliser un enfer" chez cet homme dépressif, qui, ce jour-là, "n’en peut plus et craque" mais "sans intention de commettre de violences".
Lionel est pourtant reconnu coupable des faits qui lui étaient reprochés et est condamné à huit mois de sursis probatoire. Il devra en outre suivre des soins et est interdit de porter une arme, ses fusils lui étant confisqués.