Auteur d’un essai sur « l’Odyssée », le philosophe helléniste Mark Alizart est allé voir la très attendue version cinématographique de l’œuvre d’Homère signée Christopher Nolan. Agréablement surpris, il raconte comment le cinéaste anglais touche à une vérité encore peu connue des exégètes du poème antique.
On peut compter sur un artiste pour saisir intuitivement une vérité que des savants ont mis des années de travail à atteindre – et même des siècles dans le cas de « l’Odyssée ». Christopher Nolan est un véritable artiste. Il le prouve encore une fois avec son dernier film, plus juste sur l’œuvre d’Homère que beaucoup de livres érudits en dépit de ses invraisemblances historiques et des libertés qu’il prend avec le texte.
Depuis les temps modernes, « l’Odyssée » est comprise comme un drame bourgeois. Ulysse y apprendrait dans la douleur qu’il est préférable de vivre en mortel avec sa femme, plutôt que pour l’éternité avec une déesse, Calypso, chez qui il finit par s’ennuyer. Bref, qu’un petit chez soi vaut mieux qu’un grand chez les autres (« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage (…) et puis est retourné (…) vivre entre ses parents le reste de son âge ! ») C’était par exemple le traitement qu’en faisait le film « The Return, le retour d’Ulysse » d’Uberto Pasolini l’année dernière, centré sur la culpabilité d’Ulysse d’avoir trompé Pénélope. C’est aussi la lecture, carrément réactionnaire pour le coup, qu’en proposait récemment Sylvain Tesson : « l’Odyssée », œuvre sur la nostalgie du pays natal nous enseignant que « tous les malheurs viennent de n’être pas à sa place ».
Se mêlent souvent à cette interprétation des considérations étonnantes sur les dangers qu’on court à être trop intelligent, qui remontent quant à elles à l’époque hellénistique. Ulysse aurait ainsi été puni d’avoir usé de sa trop grande ruse à l’encontre des dieux et des hommes. « l’Odyssée » serait à ce compte une leçon de sagesse invitant à faire preuve de modération, à se méfier de l’hybris (la démesure), qui trouverait sa résolution dans le massacre des prétendants, ces malpolis qui ont également abusé de la générosité de leur hôte.
Soyons honnêtes, le film de Nolan n’échappe pas complètement à cette façon de lire l’œuvre d’Homère. Le péché originel de son Ulysse est d’avoir désobéi aux « lois de Zeus » sur l’hospitalité, en trahissant la confiance des Troyens qui pensaient accueillir une offrande pour la déesse Athéna en faisant entrer le cheval de Troie derrière leurs remparts. Le massacre qui s’en est suivi le hante d’une manière qui fait écho à la grande névrose américaine de l’après Vietnam, qui semble vraiment le sujet que Nolan décline de film en film : les Américains, qui s’étaient toujours pensés comme des êtres fondamentalement bons, des libérateurs, des élus, au sens protestant du terme, malgré le génocide Indien, malgré l’ampleur des crimes de l’esclavage, avaient enfin été contraints de s’y voir pour ce qu’ils sont vraiment, des massacreurs, des tyrans, les bad guys de l’histoire. Son Ulysse mi-clochard, mi-junkie est la version grecque de son Batman dépressif, en somme.
Comme souvent chez Nolan, l’image est sombre et crépusculaire. UNIVERSAL PICTURES
La force du film de Nolan consiste cependant à donner à ce péché la dimension d’une maladie, d’un dérèglement naturel, qu’on aurait presque envie d’appeler « climatique ». C’est une puissance implacable et qui corrompt tout, comme le nuage du néant dans « L’Histoire sans fin » : non pas seulement les hommes, mais la Terre, les dieux, le passé et même le futur puisque les prétendants en souffrent déjà, alors qu’Ulysse n’a pas encore eu le temps de les contaminer. Son cyclope qui souffre de malformations faciales est un bébé-glyphosate. Ses Lestrygons sont des grands déficients qui ressemblent à Lennie Small dans « des Souris et des hommes ». Alors que Circé est dans « l’Odyssée » une tentatrice d’une beauté vénéneuse, la sienne est une campagnarde solitaire et aigrie qui cuisine des soupes répugnantes semblables au brouet que Yubaba sert dans « le Voyage de Chihiro ». Les morts qu’il invoque dans l’Hadès sont des zombies noirs de crasse. Agamemnon, dont l’armure de jais ne révèle jamais le visage ressemble à Dark Vador. Comme souvent chez Nolan, l’image elle-même du reste est sombre et crépusculaire. Le sable des plages de la Grèce est gris. Ithaque est une île inhospitalière et embrumée.
Or précisément, c’est cela le sujet de « l’Odyssée » et la vérité première que retrouve Christopher Nolan sous la masse démesurée de son blockbuster : elle raconte l’histoire d’un détraquement non pas seulement des mœurs mais du cosmos tout entier, des saisons et du temps. Comme l’a suggéré Edna Leigh, une helléniste américaine férue d’archéoastronomie – cette discipline relativement neuve redécouvre que l’art des premiers âges de l’humanité était fortement imprégné de l’observation des phénomènes célestes auxquels étaient accordés une signification religieuse –, il est très probable que « l’Odyssée » soit en fait une allégorie du découplage des cycles lunaires et solaires (une année lunaire compte 354 jours tandis qu’une année solaire en compte 365), qui donnait à nos ancêtres le sentiment qu’une disharmonie régnait dans le ciel.
Selon cette interprétation, Pénélope est l’allégorie du soleil ; son nom veut d’ailleurs dire « martin-pêcheur » en grec, un oiseau que les Hellènes associaient à l’astre parce que, comme lui à la nuit tombée, il plonge à la verticale dans la mer. Ulysse est de son côté une allégorie de la lune. On peut le croire parce qu’il met dix-neuf ans à retrouver son épouse, ce qui correspond à la durée nécessaire pour resynchroniser naturellement les cycles de la lune et du soleil (un cycle qu’on qualifie désormais de « métonique »). On sait aussi qu’Ulysse est décrit dès le premier vers de l’épopée comme un homme qui « tortille » (polytropos), autrement dit quelqu’un qui se meut comme la lune, en tournant le dos à sa direction, ou comme Hermès, patron des planètes « rétrogrades » et protecteur de la famille d’Ulysse, qui porte ses sabots à l’envers quand il conduit les vaches d’Apollon au pré, afin que ce dernier croie qu’il arrive quand il est déjà parti.
Ulysse (Matt Damon) auprès de Calypso (Charlize Theron), la nymphe de l’île d’Ogygie. UNIVERSAL PICTURES
On se souvient également qu’il a le don d’apparaître et de disparaître, comme la lune. Selon Edna Leigh, chacune de ses aventures est une station dans une constellation du zodiaque (Polyphème, le Taureau, dont l’étoile majeure est rouge comme un œil en sang, Eole, les Gémeaux, parce que Castor et Pollux sont les gardiens des vents, Calypso, le Capricorne, parce que les deux sont des « voiles », la première par son étymologie, le seconde par la forme de ses astérismes, etc).
Enfin, il est possible de penser que son nom à lui veut dire « le détraqueur », comme je l’explique dans le livre « Astrologiques. Essai sur l’Odyssée » (Presses universitaires de France) – détraqueur comme la lune qui est donc « détraquée » par rapport au soleil, mais aussi comme celle qui rend fous les soirs de « pleine lune ». Ainsi que les historiens Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet expliquaient dans « Mythe et tragédie en Grèce ancienne » (Editions La Découverte) que « l’ironie tragique pourra consister à montrer comment, au cours du drame, le héros se trouve littéralement ‘‘pris au mot’’, un mot qui se retourne contre lui, en lui apportant l’amère expérience du sens qu’il s’obstinait à ne pas reconnaître », Ulysse est en somme le « détraqueur détraqué ».
La seule différence entre le film de Nolan et « l’Odyssée » porte à ce compte sur la façon dont l’harmonie de l’univers est restaurée. Chez le cinéaste, le retour à l’ordre est fortement teinté de christianisme. Ulysse expie sa faute en acceptant de porter seul la responsabilité du massacre des prétendants qui lui vaudra d’être exilé à jamais de sa terre natale. Une fin qui n’a aucun fondement dans le texte, pas plus du reste que le fait de prêter à Ulysse un quelconque sentiment de culpabilité d’avoir gagné la guerre de Troie, ou de laisser croire que les Mycéniens sont les « peuples de la mer » qui auraient fait tomber leur propre civilisation vers 1 200 avant JC. Chez Homère, Ulysse résout le dérèglement cosmique en l’aggravant, conformément au vieux précepte de la médecine antique selon lequel le « semblable soigne le semblable ».
Ulysse est un roi des fous de Saturnales, un clown rituel, un bouffon sacré que chacun de ses tours rapproche de le réconcilier avec le soleil. Preuve en est que, comme le signale un autre de nos grands hellénistes, Jean-Michel Ropars, dans « Ulysse dans le monde d’Hermès » (Editions Les Belles Lettres), Ulysse est décrit par Homère tout autrement que comme un noble héros grec. Il est petit de taille, comme Héphaïstos, le dieu qui fait rire les dieux dans « l’Iliade », et petit de noblesse : c’est le seigneur de rang inférieur de la plus reculée des îles achéennes. Il est lâche, comme Polichinelle – archer, il se bat depuis l’arrière du front. C’est de surcroît un glouton, comme la lune qui se remplit la panse quand elle grossit.
Ce caractère carnavalesque de l’Odyssée, qui culmine dans le massacre des prétendants auquel Homère donne un air de grand-guignol, Nolan ne l’a pas vu. Il a succombé à cet autre grand mythe chrétien du « sauveur » en se choisissant Matt Damon pour héros, acteur sublime même s’il s’y montre vieilli et buriné, au risque de remettre une pièce dans la machine de la névrose américaine. Hélas, comme son « Odyssée » aurait été meilleure encore s’il avait osé prendre à sa place Danny DeVito dans le rôle-titre ! Non content d’enrager encore davantage Elon Musk et ses amis suprémacistes (il n’a pas digéré Lupita Nyong’o en Hélène de Troie), il en aurait peut-être fait l’œuvre réellement thérapeutique qu’il semble appeler de ses vœux : un film permettant de chasser nos mauvais démons en « détraquant » les interprétations anachroniques des Classiques mêmes qui les font sans cesse revenir.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.
Par Mark Alizart