Dans “Une tour modes d’emploi”, Nicolas Sisto et Ysé Sorel interrogent, à travers le récit poétique et dystopique d’une simple tour, les défis de l’architecture face à la crise climatique.
Dans “Une tour modes d’emploi”, Nicolas Sisto et Ysé Sorel interrogent, à travers le récit poétique et dystopique d’une simple tour, les défis de l’architecture face à la crise climatique.
D’un bâtiment haussmannien du XIXe siècle, décortiqué en 1978 par le romancier Georges Perec dans La vie mode d’emploi, à une tour moderniste de la fin du XXe siècle, mise aujourd’hui en récit par Ysé Sorel et Nicolas Sisto dans Une tour modes d’emploi, les espèces d’espace inspirent souvent les écrivain·es pour leur réservoir narratif, mais aussi pour les questions politiques qu’elles posent.
Or, rien n’est plus urgent de nos jours que de faire de l’architecture et de la ville un enjeu existentiel. Tout simplement parce que, comme l’ont révélé les canicules de ces dernières semaines, nos habitats ne sont pas adaptés aux conditions de vie que le réchauffement climatique impose aux corps brutalisés. Tout le monde crame chez soi, avec des couvertures de survie aux fenêtres et des ventilateurs bruyants collés aux visages en feu. Une réalité que ni le baron Haussmann ni les architectes modernistes des tours des années 1970 n’avaient anticipée.
Trente GlorieusesPartant de cet état de surchauffe critique, l’architecte Nicolas Sisto et l’écrivaine et artiste Ysé Sorel s’amusent ainsi à faire d’une célèbre tour de Jean Dubuisson – la tour Traversière, en bord de Seine, à côté de la gare de Lyon, inaugurée en 1974 – le personnage à part entière d’un récit à la fois ethnographique, poétique et dystopique, raccroché à un savoir urbanistique documenté. La tour Traversière incarne, comme d’autres bâtiments de Dubuisson (la barre de la rue du commandant Mouchotte au-dessus de la gare Montparnasse, par exemple) un modèle consacré du fonctionnalisme moderniste des Trente Glorieuses.
À travers neuf textes en forme de nouvelles se succédant dans le temps, de 1974 à 2303, du passé au futur, en passant par le présent de sa réhabilitation, les deux auteur·ices inventent un mode de récit hybride, empruntant autant aux codes de la fiction spéculative qu’à ceux d’un essai d’architecture. Où la longue vie d’une tour soumise aux métamorphoses du temps, affectée par elles, devient la matrice d’une odyssée humaine et d’une dérive écologique. Tel un personnage de roman, la Tour se souvient, témoigne, rêve, et accuse.
Espaces inadaptésFaite de béton, de fer et d’acier, fière de ses façades tels des miroirs qui reflètent les ambitions du présent au milieu des années 1970, obligée de reconnaître elle-même son inadaptation aux pics à plus de 40 degrés et aux canicules à répétition que l’on connaît aujourd’hui, la tour a connu en un siècle “le crépuscule glorieux des derniers élans de la reconstruction, l’illusion du règne de l’illimité, les retournements du deuxième millénaire”. Chère à entretenir, incapable d’affronter les grands froids et les grandes chaleurs, la tour porte un lourd héritage, composé d’amiante, de diagnostics thermiques terribles, de fenêtres condamnées à être fermées, d’espaces inadaptés.
Interrogeant sous la surface poétique de sa langue d’Ysé Sorel les aveuglements de la tradition moderniste et les possibilités de résister aux épreuves du temps, le récit questionne autant la fonction de l’architecture (un art de bâtir, ou un art de maintenir les conditions d’habitabilité sur une planète incertaine ?) que la fuite écocidaire de nos modes de production. Chaque chapitre se termine par un exercice d’anticipation construit sur des chronologies fictives et flippantes. “2035 : des feux de forêt transforment la Californie en zone inhabitée, exode climatique… 2051 : une nouvelle pandémie naît de bactéries résistantes aux antibiotiques… ; 2056 : la réalité augmentée se confond avec la vie quotidienne, frontières brouillées… ; 2070 : des villes entières sont construites sous terre pour se protéger des aléas climatiques… ; 2072 ; le dernier papillon est observé en laboratoire, souvenir fragile de la biodiversité…”
Réfléchir l’avenirAu cœur de ce cauchemar annoncé, la tour Traversière traverse les décennies, en s’adaptant à ce qui l’entoure, évoluant en fonction des usages qu’on lui prête. L’enjeu de l’architecture d’aujourd’hui est bien de travailler avec ce qui est déjà là, plutôt que repartir de zéro, réhabiliter plutôt que démolir, humaniser les infrastructures, s’adapter aux aléas climatiques… En donnant une voix, lucide et projective, à une tour, comme d’autres artistes la donnent à des ânes ou des pierres pour saisir la folie humaine, Ysé Sorel et Nicolas Sisto font d’un conte fantastique le sujet d’une réflexion sur l’aménagement de nos vies caniculaires à venir.
Une tour modes d’emploi, par Nicolas Sisto et Ysé Sorel (éditions Polygone, 152 p., 22 euros)