Dans les années 1970 et 1980, des familles belges ont déboursé des milliers de francs pour adopter des enfants coréens. Le tout sans aucun véritable contrôle des autorités. Une cinquantaine d’années plus tard, des adoptés témoignent des violences psychologiques, des maltraitances, des agressions sexuelles ou encore du racisme subis dans leur foyer d’accueil. ...
"J'ai l'impression que quelqu'un m'a volé mon passé, ma culture et mon identité. J'étais une marchandise. Les bébés se négociaient comme des kilos de viande hachée." Lee Ok Ruyn arrive en Belgique le 15 décembre 1978. Elle n'a alors que 4 mois et 16 jours lorsque l'avion en provenance de Corée du Sud se pose sur le tarmac de l'aéroport de Zaventem.
Comme 3 700 autres enfants sud-coréens, elle a parcouru des milliers de kilomètres pour finir dans les bras de familles belges. Derrière elle, Lee laisse son pays, ses origines et son histoire. Elle s'appellera dorénavant Delphine Hanson.
Selon une dizaine de témoignages et dossiers recueillis par La Libre et Le Soir, ces bambins ont transité par des circuits opaques et dans une apparente indifférence des autorités belges de l'époque. Au cœur de ce "marché" de l'adoption : la Holt Children's Services en Corée et Terre des Hommes, un organisme suisse qui disposaient de relais en Belgique (lire ci-dessous). "Il y a eu des rapts d'enfants, des faux abandons, des documents trafiqués. C'était un business très lucratif", tonne Koo Sang Pill, adopté en 1971.
En mars 2025, la Corée du Sud a reconnu des "violations des droits humains", des "enregistrements frauduleux d'orphelins, des falsifications d'identité et un contrôle inadapté des parents adoptifs."
Une fois placés au sein de leur nouveau foyer, certains enfants ont subi des violences psychologiques et physiques ou encore des abus sexuels. En mars 2025, la Corée du Sud a d'ailleurs reconnu des "violations des droits humains", des "enregistrements frauduleux d'orphelins, des falsifications d'identité et un contrôle inadapté des parents adoptifs." Au total, 200 000 enfants de ce pays d'Asie de l'est ont été envoyés à l'adoption internationale.
Une dizaine d'entre eux, réunis sous la bannière du Cri Du Han (terme coréen désignant un sentiment profond de tristesse et d'injustice) réclame aujourd'hui la mise en place d'une commission d'enquête parlementaire. D'une seule voix, ils demandent également l'ouverture des archives judiciaires et administratives, la restitution complète des dossiers et des excuses officielles de l'État belge. Témoignages.
La Flandre a tranché et va mettre fin aux adoptions internationales: "Il est temps de clore ce chapitre"Le parcours de Mee So est cabossé. Fracturé. Son histoire belge démarre en janvier 1989. Elle est officiellement un nourrisson de sept mois lors de son arrivée sur le territoire, selon des papiers d'adoption que La Libre a pu consulter. La réalité est pourtant tout autre. Elle aurait plutôt deux ans et serait née le 25 novembre 1986, du côté de Séoul. "J'étais beaucoup plus âgée que ce que racontait mon dossier. Mais je me trouvais dans un tel état de sous-alimentation qu'on aurait pu croire que j'étais un tout petit bébé."
Elle décrit un foyer belge qui n'a rien d'un refuge. "Mon père adoptif abusait de moi dans le bain. Cela a commencé quand j'étais toute petite et cela a duré jusqu'à ce qu'il tombe malade et devienne impuissant."
©D.R.Pendant un temps, l'adolescente refoule ce traumatisme. Jusqu'à ce que la mort d'un ami fasse tout remonter à la surface. "J'ai des souvenirs précis du bain, du pommeau de douche, de son sexe, de ses gestes. Il me passait le pommeau de douche entre mes jambes et me disait : 'Alors, ça fait du bien ?'." Mee So n'a jamais déposé plainte contre son père adoptif, décédé quand elle avait seulement 10 ans.
Scandale des adoptions forcées : le gouvernement britannique appelé à des excuses officiellesÀ 18 ans, la descente aux enfers continue. Elle se prostitue. Tombe dans la cocaïne, le cannabis et l'alcool. Multiplie les tentatives de suicide.
Cette enfance brisée, Mee So tente d'en rassembler les morceaux. Elle fouille son passé à la recherche de sa mère biologique. Apprend le coréen. Contacte les autorités. De fil en aguille, ses démarches la conduisent jusqu'à une dame en mauvaise santé, hospitalisée à Séoul.
©Bernard DemoulinFin 2025, les deux femmes réalisent un test ADN. Histoire d'en avoir le cœur net. Les résultats, que La Libre a pu consulter, sont sans appel : 99,99 % de probabilité de maternité. "Ma mère biologique n'arrivait plus à joindre les deux bouts. Elle m'a déposée à l'orphelinat en pensant qu'elle pourrait venir me rechercher. Quand elle est revenue, on lui a dit que j'avais déjà été adoptée en France. Ce n'était pas vrai : j'étais toujours sur le territoire coréen. On lui a menti car j'avais été promise à mes parents adoptifs en Belgique."
En regardant derrière elle, Mee So se veut positive : "Je n'ai pas désiré ma vie, mais je ne l'ai pas désertée. Je suis encore debout. J'ai perdu mes racines, mon âge et une partie de mon histoire, mais je connais maintenant ma mère, mon vrai prénom et d'où je viens. Personne ne peut plus me l'enlever."
Adopter un enfant ? Cela reste plutôt compliqué pour les couples d'hommesQuand Kim évoque ses parents belges, elle les appelle ses "adoptants". Les mots "papa" et "maman" lui restent en travers de la gorge. "Ils ne méritent pas ce qualificatif", lâche-t-elle avec colère.
Arrivée sur le sol belge en 1978, elle atterrit dans une famille de la bonne bourgeoise francophone. Son père travaille un temps en Afrique et enchaîne les séjours à l'étranger. Une vie confortable faite de parties de bridge et de réceptions mondaines.
Derrière cette façade policée, Kim se sent seule : "Je n'ai jamais ressenti d'affection", souffle la quinquagénaire en nous montrant une photo d'elle bébé, prise peu de temps avant son arrivée. Sur son minuscule torse est déposé un papier avec son matricule K77-2872 et sa date de naissance.
"Ils achetaient des bébés sur catalogue. Sans avoir eu d'interactions au préalable avec l'enfant. Comment est-ce possible ? En réalité, ils voulaient juste l'étiquette de parents, mais ils étaient incapables d'assumer ce rôle."
©D.R.Une lettre, obtenue par La Libre, démontre bien la manière dont étaient considérés les enfants adoptés. Dans cette missive, Rosy Born (aujourd'hui décédée), alors vice-présidente de Terre des Hommes, remercie les parents adoptifs de Kim pour leur "lettre" et surtout leur "chèque".
Avant d'évoquer les enfants : "Pour l'année 1980, j'ai reçu mon quota de 50 et il n'y aura plus rien. C'est regrettable pour toutes ces familles qui téléphonent sans cesse pour avoir un enfant. N'importe quel enfant disent-elles, même handicapé. Je me suis tournée vers l'Inde (Bombay et New Dehli) mais les formalités sont longues et nous ne sommes pas certaines jusqu'au bout."
Dans sa famille, Kim déclare avoir subi des violences physiques, psychologiques et des privations de nourriture. "Mon adoptante me trouvait trop grosse alors que j'étais famélique. Je me souviens d'être en train de gueuler dans une chambre. J'avais faim et besoin d'amour." Deux lettres de pédiatre, envoyées à ses parents fin 1979 et début 1980, confirment la santé fragile de la jeune fille.
guillementJe n'ai jamais été considérée comme Belge. Quand mon grand-père est décédé, ma grand-mère voulait me donner une armoire. On lui a répondu "non, il faut que ça reste dans la famille".
"Pour mon adoptante, j'étais 'laide' et 'conne'. Elle me répétait que j'avais une tête de ballon de football dans lequel on avait envie de shooter. Elle me mettait des claques, me frappait avec une ceinture ou une latte, me secouait violemment." Et d'ajouter : "Je priais tous les jours pour que ma mère biologique sonne à la porte." Alors, elle fugue. Vole. Se rebelle. Et à 18 ans, elle finit par fuir sa famille d'accueil.
Les poings serrés, elle évoque aussi le racisme ordinaire subi dans son entourage. "On m'appelait 'l'adoptée' ou 'bol de riz'. Je n'ai jamais été considérée comme Belge. Quand mon grand-père est décédé, ma grand-mère voulait me donner une armoire. On lui a répondu 'non, il faut que ça reste dans la famille'".
Encore aujourd'hui, elle en porte des séquelles. "Ce sont des stigmates qui ne partiront jamais. Je veux des excuses et une reconnaissance officielle des dérives de ce système d'adoption. Et surtout que l'État me rembourse mes onze années de thérapie psy ! Sans cette aide, je me serais jetée sous un pont depuis longtemps."
"C'était tellement émouvant" : à 39 ans, une Belge adoptée prend pour la première fois sa sœur biologique dans ses brasDe la Corée, Yasmine ne conserve pratiquement aucun souvenir. Quelques flashs de l'orphelinat tout au plus. "On m'aurait trouvée quelque part vers l'âge de deux ans", résume-t-elle, laconique. Selon son dossier d'adoption, Chooi Yoon Hee de son vrai prénom est un enfant "abandonné".
En 1975, à cinq ans, elle s'envole vers la Belgique. Un voyage éprouvant pour une fillette mesurant seulement 93 centimètres pour 15 maigres kilos. Dans une note manuscrite, retrouvée par La Libre, une accompagnatrice donne un aperçu de son périple : "Elle a parfois eu beaucoup de mal à se calmer, pleurant et s'agitant dans tous les sens. Par moments, elle ne supporte pas qu'on la touche, mais elle a désespérément besoin d'affection. Elle a pleuré, a appelé sa mère et sa grande sœur et a voulu rentrer chez elle. Chaque changement d'avion et d'hôtel la perturbait."
Yasmine affirme ne pas connaître l'existence de sa mère biologique et d'une éventuelle grande sœur. Son dossier contient d'ailleurs la mention "parents inconnus".
Adoption corée ©D.R.Ces trois premières années en Belgique semblent heureuses. Le père travaille chez Solvay, la mère est femme au foyer. La famille, issue de la classe moyenne supérieure, compte déjà un fils biologique. Une famille aimante. Un papa protecteur. Mais la mort soudaine de ce dernier fait vaciller l'équilibre familial. Veuve à seulement 36 ans, sans travail avec deux enfants à élever, sa mère se retrouve sans repère.
guillementElle me disait des choses parfois horribles liées à mon adoption. Notamment qu'on m'avait trouvé dans une poubelle. Que j'avais coûté 100 000 francs belges. Ou que j'avais de la chance d'avoir été adoptée, sinon je serais en train de faire le trottoir.
Elle se montre alors parfois violente. Lors d'accès de colère, elle n'hésite pas à l'humilier. "Elle me disait parfois des choses horribles liées à mon adoption. Notamment qu'on m'avait trouvé dans une poubelle. Que j'avais coûté 100 000 francs belges. Ou que j'avais de la chance d'avoir été adoptée, sinon je serais en train de faire le trottoir."
Même en fouillant au fond de sa mémoire, Yasmine ne parvient pas à se souvenir d'une visite des services sociaux ou de Terre des Hommes. Elle est laissée seule avec elle-même, en proie aux coups de sang de sa mère adoptive. Les critiques répétées sur ses origines n'aident pas.
©Bernard DemoulinJeune, une colère viscérale vis-à-vis de la Corée du Sud se développe chez elle. "Je rêvais d'être blonde aux yeux bleus. De passer inaperçue, murmure-t-elle, les larmes aux yeux. Qu'on me cache et qu'on ne me voit plus. Je détestais cette différence. Et là où ma maman aurait pu jouer un rôle positif en me rassurant… Elle a fait tout le contraire."
Aujourd'hui, Yasmine se déclare en paix avec elle-même. "Après 50 ans, on accepte qu'on ne pourra pas changer son visage. Mais avant de disparaître, j'aimerais simplement savoir d'où je viens. Sans colère. Sans haine."
"Tous les acteurs de l'adoption internationale d'un enfant doivent regarder la réalité en face"Koo Sang Pill se considère comme un homme chanceux. "J'ai reçu une bonne éducation et je n'ai pas vécu de traumatisme au sein de ma famille d'adoption", confie-t-il, une cigarette à la main.
Au cœur de sa maison de Jemeppe-sur-Sambre (province de Namur), il dévide le chapelet de ses souvenirs. Ceux d'une famille aisée. D'un cadre équilibré et bienveillant. Un parcours bien loin des récits de vie chaotiques d'autres adoptés de sa génération.
De sa vie en Corée, il ne lui reste en revanche que quelques bribes. "Certaines images sont restées gravées dans ma mémoire. Des montagnes, des routes dégradées et des personnes blessées ou malades qui pleuraient et frappaient sur les véhicules pour demander de l'aide."
©D.R.En 2003, il s'apprête à devenir papa d'un petit garçon. Cette naissance l'amène à se retourner sur sa propre histoire. Une introspection qui le plonge dans une profonde dépression. Elle dure deux ans. "Avec le recul, je pense que tout cela était lié à mon adoption et à ma quête d'identité."
guillementNous vieillissons. Nos parents biologiques sont peut-être encore vivants, mais ils ne sont pas éternels. C'est maintenant que nous devons connaître la vérité. Pas dans dix ans.
Âgé de 59 ans, Sang Pill ne perd pas espoir de retrouver un jour sa famille biologique. Même si le temps file. "Nous vieillissons. Nos parents biologiques sont peut-être encore vivants, mais ils ne sont pas éternels. C'est maintenant que nous devons connaître la vérité. Pas dans dix ans. Pour beaucoup d'adoptés, ces réponses sont essentielles pour retrouver une paix intérieure et préserver leur santé mentale."
©Bernard DemoulinContactée, l'ASBL Terre des Hommes Belgique n'a pas donné suite à nos questions. Rappelons que, en mars 2025, huit Sud-Coréens adoptés ont déposé une plainte avec constitution de partie civile auprès du parquet de Bruxelles contre l'État belge, Terre des Hommes et une autre association spécialisée dans l'adoption internationale, Enfants du Monde. En mai, une neuvième personne, Monique Butjens (Kim Jong Seon), avait rejoint cette action en justice.
"Notre plainte concerne la falsification, la traite des êtres humains, l'utilisation de faux documents, l'organisation criminelle, l'enlèvement d'enfants et l'utilisation d'intermédiaires qui en tirent un profit financier", indiquait l'avocat des plaignants, Me Walter Damen, dans une interview au Standaard. Le ministère public confirme à La Libre que l'enquête est toujours en cours.
Au printemps 2026, le média suisse Beobachter a révélé dans une enquête le placement illégal en quarantaine d'environ 2 000 enfants adoptés via Terre des Hommes. Selon l'article, des jeunes filles et garçons auraient été utilisés comme cobayes pour des opérations cliniques.
Dans une communication, l'organisation humanitaire a déclaré prendre la mesure "de ces allégations". Elle "s'engage à mettre à disposition, en toute transparence, l'ensemble des résultats de ses recherches."
Les adoptions internationales diminuent d'année en annéePour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.