1/5. Trump et la réécriture de la culture. Trump ne se contente pas de vouloir faire l’histoire, il la réécrit. Son levier ? Le travestissement avoué de la culture commune. ...
"La crise climatique ne connaît pas de frontières, tant le défi qu'il pose que les solutions qui s'y rapportent et s'étendent de l'échelle locale à l'échelle mondiale. C'est pourquoi la coopération et la collaboration internationales, par le biais de négociations et de la mise en œuvre d'accords internationaux, sont essentielles". Cette phrase, explicitant le contenu des accords de Paris sur le climat en 2015, était disponible sur le site du U.S Department of State − équivalent du Ministère des Affaires étrangères états-unien − jusqu'en janvier 2025. Depuis, si l'on cherche cette phrase sur le web, on arrive bel et bien sur le site des Affaires étrangères, mais une bannière rouge nous prévient : Vous consultez actuellement du CONTENU ARCHIVÉ publié en ligne entre le 20 janvier 2021 et le 20 janvier 2025 […] Il est possible que certains liens ne fonctionnent pas". Le paragraphe concernant le changement climatique a été supprimé à la demande de l'administration de Donald Trump aux premiers jours de son deuxième mandat à la présidence des États-Unis. Une demande expresse, sous forme de décret – applicable tout de suite donc − de supprimer les contenus déplaisants comme pour faire disparaître la réalité qu'ils décrivent.
Vu d'ici, dans l'été européen marqué par des épisodes de canicule anormaux, la démarche de barrer la phrase pour gommer la nouvelle réalité climatique a quelque chose d'aberrant. "Climate change" ; "gender" ; "gay", "LGTBQ +", mais aussi "antiracisme" ; "plaidoyer" ; "solidarité" – soit 200 mots -, ont dû disparaître des documents officiels des agences fédérales, ainsi que leurs idées associées. Exit donc le changement climatique, mais aussi le monde queer dans son entier. Enfin, hasta la vista les conclusions qu'on n'aime pas. Un exemple ? Il avait été prouvé qu'il y avait un rapport entre mortalité due au Covid 19 et niveau de pauvreté, cette info a été tout simplement supprimée !
Des gestes de gommage moins magiques que politiques et qui, selon Barbara Cassin, philosophe française, rend compte du pouvoir que Trump accorde à la langue. "Il croit au langage performatif : ce qu'il dit, c'est ce qui arrive. Supprimer le mot, c'est effacer le réel qu'il représente. Cette idée n'est pas neuve, George Orwell en a même fait un roman dystopique, 1984, dans lequel le héros travaillait au Ministère de la Vérité et chaque jour nettoyait la langue de ses spécificités, la rendant floue, incertaine. L'arbitraire né de la novlangue orwellienne contractait le monde en une pensée unique et dominatrice, exactement le programme de Donald Trump, qui assurait déjà en 2015 "I have the best words", indiquant sa mainmise sur l'outil communicationnel.
L'entreprise trumpienne de maîtrise du récit national se conjugue aussi au passé. Plus de 26 000 archives militaires ont été modifiées, le ministère de la Défense contraint d'effacer des photos la présence des soldats noirs, ou les noms des femmes ayant réussi l'examen d'entrée des Marines. Une démarche très raccord avec la déclaration du secrétaire à la Défense Peter Hegseth, en septembre 2025 : "La phrase la plus débile que j'ai jamais entendue, c'est que notre force est notre diversité", disait-il. Selon l'historien français spécialiste des États-Unis, Romain Huret, "Même le maccarthysme n'avait pas eu un tel pouvoir de gommage dans le récit commun".
Après les ministères, les musées dans le viseur, et en première ligne, le Smithsonian, complexe de 21 musées, centre de recherches et d'études, qui, situé à deux pas de la Maison-Blanche, devait donner à Trump le sentiment de le narguer. Aux cimaises de la National Portrait Gallery, les présidents américains alignés, et, à côté de celui de Trump, un cartel qui précisait jusqu'à mars 2025 les deux procédures d'impeachment qui l'ont visé, une pour abus de pouvoir et l'autre pour incitation à l'insurrection. Le 27 mars 2025, boum !, un décret annonce que Trump reprend le contrôle de l'institution. Le Président vitupère sur le discours "antiaméricain" de l'institution culturelle, qui promouvrait "des narrations nuisibles aux valeurs américaines".
Le gouvernement américain poursuit sa censure contre la diversitéNouveaux boss du Smithsonian, le vice-président, J.D. Vance, et l'avocate Lindsey Halligan (connue pour avoir défendu Trump dans ses déboires avec la Justice) sont chargés d'éradiquer toute "idéologie impropre". Concrètement, le musée a été sommé d'envoyer à l'exécutif tous ses cartels et textes de salle pour relecture. L'institution fonctionnant pour deux tiers de son budget sur des crédits fédéraux, les cartels ont été modifiés, et celui qui évoquait les procédures d'impeachment carrément supprimé. Fired !, également, Kim Sajet, directrice de la National Portrait Gallery, "fervente partisane de la DEI [diversité, équité et inclusion], ce qui n'est pas du tout approprié", a ajouté Donald, en guise de justification.
La Seconde Guerre mondiale dans les airs" du Musée national de l'air et de l'espace du Smithsonian, le 23 juin 2026 à Washington, DC. ©2026 Getty ImagesMais le tout avait presque été annoncé. Trois semaines après la réélection de Trump, dans une tribune du Wall Street Journal, le think thank ultraconservateur Heritage Foundation, partisan de Trump, en appelait à "reprendre le contrôle des musées afin d'enfoncer un pieu dans le cœur du wokisme", ainsi que le soulignaient nos confrères de Libé.
La lutte contre la prétendue pensée "woke" donne à Trump l'excuse, en février 2025 de "prendre le contrôle du Kennedy Center", salle de spectacles de la capitale, dont le nom chatouillait sûrement le 47e président. Il licencie (c'est son truc) une grande partie du C.A., qu'il remplace par des proches, et se place à la présidence. Il faut dire que les précédents "ne partageaient pas notre vision pour un âge d'or des arts et de la culture". Une auto-nomination aussitôt suivie d'une volonté de réorientation du programme culturel. C'était sans compter sur la résistance des vedettes déjà programmées qui se retirent de l'affiche : entre autres, la soprano Renée Fleming ou les artistes de la comédie musicale Hamilton.
Et même si la salle se vide depuis un an, cela n'entame pas le rouleau compresseur trumpien qui utilisait les locaux, en décembre dernier, pour le tirage au sort de la Coupe du Monde.
Pendant six mois, de décembre 2025 jusqu'à une récente décision judiciaire en juin 2026, le nom de Trump a flotté au dessus du mémorial à Kennedy et salle de spectacle vivant , à Washington. ©Copyright 2026 The Associated Press. All rights reserved.Comme toujours avec Trump, on est dans le symbole, qui, en décembre dernier, cherchait à baptiser de son propre nom, ledit centre d'art. Son nom aura, durant quelques mois, surmonté celui du Démocrate Kennedy. Une décision de justice en date du 13 juin dernier obligeait les autorités compétentes à supprimer le patronyme du dernier arrivant. Ce récent arrêté judiciaire avait conduit Trump à vouloir faire fermer le Kennedy Center "pour restauration" – fermeture précipitée que la décision judiciaire a suspendue également.
la fresque BLM, sur 16th Street, à quelques rues de la Maison blanche, le 10 mars 2025, et la même rue le 1er avril 2025. La fresque effacée. ©Copyright 2026 The Associated Press. All rights reserved.Si le dernier combat contre la mainmise de Trump sur le monde culturel est gagnant, il ne devrait pas faire oublier les batailles en cours : le projet actuel de restaurer les statues de personnages controversés qui avaient été déboulonnées en 2020 durant le mouvement antiraciste, Black Lives Matter – comme celle de Christophe Colomb ou du général sudiste Robert E. Lee.
On pense encore à cette fresque Black Lives Matter peinte en lettres jaunes qui s'étalait dans les rues de Washington et effacée en mars 2025 sous la pression des Républicains. Gommée, donc. Mais tâchons de nous en souvenir.
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