Les contraintes économiques et matérielles ne devraient pas faire obstacle à la réalisation d’un désir d’enfant. De même, la maternité ne devrait pas entraîner un coût professionnel sans commune mesure avec celui qu’assument les pères. ...
Une chronique "Universités" de Paula Gobbi (ULB), Thomas Baudin (IESEG) et David de la Croix (UCLouvain).
La baisse de la fécondité s'est imposée comme l'un des grands sujets démographiques du moment. En Belgique comme dans la plupart des pays européens, le nombre moyen d'enfants par femme s'établissait à 1,4 en 2025, soit un niveau nettement inférieur au seuil de renouvellement des générations. Mais ce chiffre recouvre une autre transformation, plus profonde : les fratries ne sont pas seulement plus réduites, elles disparaissent parfois entièrement.
Afin d'appréhender ce phénomène, nous avons construit un indice synthétique d'infécondité, qui estime la proportion de femmes qui demeureraient sans enfant si, à chaque âge, elles étaient soumises aux probabilités actuelles d'avoir un premier enfant. Cet indicateur constitue, pour la non-parentalité, l'équivalent de l'indice synthétique de fécondité.
En Belgique, il y a moins de naissances que de décès depuis 2022 : "Il est indispensable que les pouvoirs publics se penchent sur cette évolution"L'indicateur d'infécondité progresse partoutLes résultats sont frappants : dans tous les pays étudiés, l'indicateur progresse. Il avoisine aujourd'hui 25 % en Belgique, au Danemark, en Suède et aux États-Unis. Il dépasse un tiers en Finlande, au Japon et en Espagne, et atteint environ 45 % en Corée du Sud.
Cela ne signifie pas qu'un quart des Belges demeureront sans enfant — certaines naissances différées auront peut-être lieu ultérieurement —, mais ces chiffres révèlent que l'accès à la parentalité n'est plus acquis ou souhaité pour une part importante des femmes.
La fécondité baisse encore en Belgique tandis que l'âge de la maternité augmenteD'où vient cette évolution ? Une partie de la réponse se situe en amont de la décision de devenir parent : dans la formation des couples. Pour la plupart des personnes, la venue d'un enfant demeure étroitement associée à une relation stable. Or, entre 1970 et 2020, la proportion de femmes de 25 à 39 ans vivant en couple a diminué dans tous les pays étudiés : elle est passée d'environ 91 % à 65 % en Belgique, et de 92 % à 57 % en Corée du Sud. La montée du célibat, la formation plus tardive des unions et leur instabilité croissante réduisent mécaniquement la période durant laquelle un projet d'enfant peut se concrétiser.
La population de l'Union européenne atteint 452 millions d'habitants malgré le recul des naissancesSi l'absence d'enfant est aujourd'hui bien mieux acceptée socialement qu'autrefois, les personnes dites "sans enfant" ne constituent nullement un groupe homogène. Certaines ne peuvent biologiquement pas en avoir. D'autres le souhaiteraient sans en avoir les moyens : logement trop onéreux, emploi précaire, revenus insuffisants, manque de solutions de garde.
Dans la majorité des cas, les mères continuent d'assumer l'essentiel de la charge liée aux enfants, ainsi qu'une part disproportionnée du coût professionnel que celle-ci engendre.
Pour d'autres encore, la parentalité représente un coût professionnel excessif, en particulier pour les femmes : dans la majorité des cas, les mères continuent d'assumer l'essentiel de la charge liée aux enfants, ainsi qu'une part disproportionnée du coût professionnel que celle-ci engendre. Enfin, nombreuses sont celles et ceux qui ne rencontrent tout simplement pas le partenaire avec qui fonder une famille.
Les politiques familiales gagneraient plutôt à réduire l'écart entre les projets parentaux et leur réalisation.
Autant le choix de ne pas avoir d'enfant doit-il être pleinement respecté, autant les personnes qui désirent en avoir devraient disposer des moyens de concrétiser ce projet. C'est ici que la progression de l'infécondité devient une question de politique publique. Les contraintes économiques et matérielles — revenu insuffisant, difficultés d'accès au logement ou à la garde, précarité professionnelle — ne devraient pas faire obstacle à la réalisation d'un désir d'enfant. De même, la maternité ne devrait pas entraîner un coût professionnel sans commune mesure avec celui qu'assument les pères.
L'objectif des politiques publiques ne devrait donc consister ni à accroître la fécondité, ni à la restreindre, comme cela a pu être le cas par le passé. Les politiques familiales gagneraient plutôt à réduire l'écart entre les projets parentaux et leur réalisation. Cela suppose de garantir aux enfants de bonnes conditions de vie, de rendre la parentalité accessible à l'ensemble des groupes sociaux et de répartir plus équitablement son coût entre les femmes et les hommes.
Le véritable enjeu ne réside peut-être pas tant dans la question de savoir combien d'enfants notre société devrait compter, que dans la nécessité de faire en sorte que chacun puisse réellement choisir d'en avoir — ou de ne pas en avoir —, tout en nous préparant à une société dont la démographie décline.