La Tunisie est une source de préoccupation majeure, d’autant qu’elle se trouve dans se aujourd’hui dans une impasse. Pendant ce temps, la population tunisienne étouffe. ...
Une opinion de Chantal van Cutsem, directrice générale d'Avocats Sans Frontières (ONG belge créée en 1992 par les barreaux de Belgique)
Voilà cinq ans que le président Kaïs Saïed concentre l'essentiel des pouvoirs entre ses mains. Le 25 juillet 2021, il congédiait le gouvernement et suspendait le Parlement, avant de le dissoudre quelques mois plus tard. Depuis, les institutions et contre-pouvoirs issus du processus démocratique enclenché après la Révolution de 2011 ont été progressivement démantelés et affaiblis.
À l'époque, ces décisions avaient été accueillies favorablement par une partie importante de la population. Après des années de querelles politiques, de scandales, de dégradation économique et une gestion difficile de la pandémie, la promesse d'un pouvoir fort capable de remettre de l'ordre pouvait séduire.
Tunisie: le président Kais Saied en route vers un deuxième mandatCinq ans plus tard, le constat est accablant. Les contre-pouvoirs ont été considérablement affaiblis, mais aucune des crises qui avaient nourri le mécontentement n'a été résolue. La Tunisie traverse une profonde crise économique et sociale, tandis que l'espace civique se referme et que la contestation est réprimée.
Longtemps érigée en modèle par les capitales européennes – d'abord pour sa supposée "stabilité" sous Ben Ali, puis comme l'unique succès démocratique des révolutions arabes –, la Tunisie est aujourd'hui devenue une source de préoccupation majeure. Les services publics s'effondrent, la population s'épuise et, face aux crises, le pouvoir choisit la répression.
Les prisons, miroir d'une crise plus profondeCet été en a fourni une illustration dramatique. Dans les prisons, les températures extrêmes se sont ajoutées à des conditions de détention déjà alarmantes. En trois ans, la population carcérale est passée d'environ 23 000 à 33 000 personnes, portant le taux d'occupation à 194 %.
Cette surpopulation, conjuguée aux pénuries d'eau et à des températures pouvant approcher 50 °C dans certaines cellules, a contribué à une situation dramatique. Plus d'une vingtaine de décès ont été documentés par la Ligue tunisienne des droits de l'Homme, co-lauréate du prix Nobel de la Paix en 2015 durant cet été.
La chaleur n'a pas créé la crise carcérale. Elle en a brutalement révélé la gravité.
Pourtant, alors que les prisons débordent, les autorités continuent de réprimer la population, surtout la jeunesse, et de poursuivre opposants, avocats, journalistes, militants et membres de la société civile.
Le "complot" pour expliquer le délabrement du paysAu lieu de s'attaquer aux problèmes profonds du pays, le régime actuel préfère se réfugier dans, la rhétorique du "complot" qui occupe désormais une place centrale dans le discours du pouvoir. Difficultés économiques, pénuries et contestations sont régulièrement attribuées à des ennemis, intérieurs ou extérieurs, qui chercheraient à déstabiliser l'État.
Cette rhétorique a progressivement trouvé sa traduction judiciaire. Depuis juillet 2021, pas moins de 14 affaires de "complot" auraient été instruites par les autorités tunisiennes, dont la majorité relève d'une instrumentalisation manifeste de la justice à des fins politiques.
L'affaire dite du "complot contre la sûreté de l'État" en constitue l'exemple le plus emblématique. Elle a récemment connu un dénouement aussi grave que prévisible. Début septembre, la Cour de cassation tunisienne a confirmé les lourdes condamnations prononcées contre 34 opposants et personnalités publiques, avec des peines allant jusqu'à plusieurs décennies d'emprisonnement. Leur principal "tort" : avoir, entre autres, rencontré des représentants diplomatiques étrangers.
Au cours de cette affaire, plusieurs avocats ont eux-mêmes été emprisonnés pour avoir exercé leur profession et défendu leurs clients. Des condamnations ont été prononcées en l'absence de preuves matérielles, et les accusés été jugés à distance, sans être physiquement présents à leur procès.
Une grande partie de l'opposition politique se trouve aujourd'hui en prison, tandis que d'autres ont fait le choix de l'exil.
Ces procès ne sont pourtant que la partie visible d'un phénomène plus profond. En cinq ans, les mécanismes permettant à une démocratie de corriger ses propres dérives ont été méthodiquement affaiblis : restrictions des libertés d'expression et d'association, pressions sur la société civile, affaiblissement de l'indépendance de la justice et des institutions indépendantes.
La Tunisie se retrouve aujourd'hui dans une impasse : le démantèlement des contre-pouvoirs, présenté comme nécessaire pour rendre l'État plus efficace, n'a résolu aucune des crises auxquelles le pays est confronté. Bien au contraire, il les a approfondies, tout en rendant plus difficile la possibilité de demander des comptes à celles et ceux qui gouvernent ou de les remplacer par le biais d'élections libres et transparentes. Lors de la dernière élection présidentielle, en 2024, seuls trois candidats ont finalement été autorisés à concourir, tandis que les autres candidatures ont été rejetées, plusieurs candidats ayant par ailleurs été poursuivis ou incarcérés. Une grande partie de l'opposition politique se trouve aujourd'hui en prison, tandis que d'autres ont fait le choix de l'exil.
L'Europe ne peut prétendre ne pas voirL'Europe, qui fait de la lutte contre la migration le principe cardinal de son action extérieure aux dépens de ses obligations en matière de droits humains, normalise avec la dictature en place.
En juillet 2023, Ursula von der Leyen, Giorgia Meloni et Mark Rutte signaient avec Kaïs Saïed un protocole d'accord faisant de la coopération migratoire un pilier de la relation entre l'Union européenne et la Tunisie.
En Tunisie, les migrants et les réfugiés subissent des violences inouïes : "On les a vus se noyer"Cet accord intervenait en pleine répression politique et quelques mois après les déclarations racistes du président tunisien visant les personnes originaires d'Afrique subsaharienne. Depuis, les rapports et témoignages faisant état d'expulsions collectives, de déplacements forcés, de violences et d'abandons aux frontières se sont multipliés.
Pendant ce temps, la population tunisienne étouffe. Sous le poids des crises climatique, sociale et politique. Sous le désespoir face à l'érosion toujours plus alarmante de ses libertés et de ses perspectives d'avenir.
Face à cette impasse, la complicité et le silence complaisant de l'Union européenne ne sont plus tenables. Il faut agir.
- > Titre original "Tunisie : 5 ans après le coup d'État, l'impasse autoritaire"
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