La vision des événements à Liège et à Bruxelles ces derniers jours a fait revenir à la surface ce souvenir lointain. Un jour, pris dans une manifestation, une fièvre m’a contaminé et je me suis laissé emporter. ...
Un témoignage de Bernard Lamboray
Le 23 mars 1971, je suis à l'école d'hôtellerie à Anderlecht. Matin et soir, je fais la navette entre mon domicile à Auderghem et le CERIA. Un long trajet jusque Arts-Loi, ensuite dans un 103 bondé de jeunes chahuteurs le matin, bien amortis au retour, souvent d'ailleurs, je m'assoupissais… (Il m'est arrivé d'être réveillé par le conducteur au terminus du 103 à l'hôpital Brugmann à Laeken…)
Ce 23 mars, le trajet du retour s'est arrêté avant la gare du Midi. On nous annonce que le tram n'ira pas plus loin, sans donner plus d'explications. À la descente du tram, déjà, le ciel illuminé de bleu et d'orange, une clameur lointaine, annoncent que quelque chose d'anormal se produit… Je n'ai aucune idée de ce qui peut se passer.
Il est bientôt 17 heures, le soir tombe, un crachin m'arrose les joues. La Place Bara, derrière la gare, qui n'a jamais été gaie, je la trouve sinistre. Ce n'est vraiment pas un des premiers jours du printemps !
Intrigué, et contrairement aux passagers qui s'égaient rapidement vers la gare, je me dirige vers cette masse bruyante. Je me retrouve dans la plus grande manifestation d'agriculteurs européens que Bruxelles a connue à l'époque. Une masse de gaillards vociférant et furieux. Ils protestaient contre le plan du commissaire européen Mansholt qui voulait restructurer les exploitations agricoles en éliminant les plus petites. Ce plan prévoyait de réduire, sur dix ans, la moitié le nombre d'exploitations et de retirer 5 millions d'hectares de terres agricoles pour les boiser et de ce fait, faire baisser les surplus de production de lait et de beurre.
C'est dans ce chaudron que je suis tombéVenue de la gare du Nord, la manifestation devait se disloquer dans la calme gare du Midi après la traversée du centre-ville. Des échauffourées avaient déjà eu lieu à hauteur de la Bourse, mais la masse de ces 100 000 personnes avait poussé les furieux jusqu'au bout du boulevard Lemonnier, où une rangée de gendarmes casqués les attendait pour la dislocation.
Les nombreux débits de boissons qui jalonnaient les boulevards de l'époque avaient largement abreuvé le mécontentement des marcheurs, tant et si bien que, lorsque les premières grenades lacrymogènes ont été tirées, ces tirs atterrissant dans la masse ont provoqué une hystérie digne de ces furias que l'on peut parfois observer dans les manades de Toros. C'est à ce moment T que je suis arrivé, c'est dans ce chaudron que je suis tombé.
guillementDans ma course en zigzag pour leur échapper, j'ai pris tout à coup conscience de ce qui se passait, du chemin que j'étais sensé prendre pour rentrer chez moi, de cette espèce de folie qui s'était tout à coup emparée de moi.
Un géant méditerranéen de plus de 2m avait été effleuré par une grenade fumigène. Sa tempe saignait abondamment. Il s'est dirigé vers un feu rouge, s'est arc-bouté après l'avoir saisi a son sommet et l'a déraciné en le tirant jusqu'au sol.
Ensuite certains ont voulu renverser un bus : j'ai pris ma place le long du bas de caisse et j'ai soulevé avec les autres jusqu'à ce que le bus se renverse. Le bouchon du réservoir était visible à l'arrière, il y a eu des tentatives d'y introduire un mouchoir, pour essayer d'y mettre le feu. Mais la vague de reflux face aux forces de l'ordre était mouvante et brutale, et elle emporta plus loin mes complices du moment. Et je me suis retrouvé en première ligne face à celle des gendarmes…
Un mouvement de paniqueIls étaient à une quarantaine de mètres, et avançaient d'un pas lent et mesuré, une sorte de parade avec lance-grenades, boucliers, matraques et casques. Loin cependant des "robocops" que l'on peut voir aujourd'hui…
La masse reculait en même temps qu'eux : lentement et vociférant. Tout en reculant, j'ai senti quelque chose de rond sous ma semelle : une barre de fer d'une cinquantaine de centimètres. Je m'en suis saisi et je l'ai lancée à toute force, tournoyante vers les jambes des flics. Après quelques bonds pour l'éviter, ils lancèrent une charge vers nous, déclenchant un mouvement de panique.
Manifestation étudiante sous tension à Liège: face aux émeutes, les rassemblements de plus de trois personnes interditsDans ma course en zigzag pour leur échapper, j'ai pris tout à coup conscience de ce qui se passait, du chemin que j'étais censé prendre pour rentrer chez moi, de cette espèce de folie qui s'était tout à coup emparée de moi. J'ai réussi à échapper à mes poursuivants, mais aussi à cette masse qui m'avait comme envoûté.
Ma pensée logique revenant petit à petit au fil de mes pas pour rejoindre la Porte Louise, groggy, j'essayais de mettre en ordre les différents moments de ce qui s'était passé en moi. Avec aussi cette espèce d'exaltation de la jeunesse face à un événement extraordinaire qui s'était produit devant moi, m'avait saisi, mais duquel j'avais réussi à m'extraire.
Contamination par l'ambianceJe m'en retournais vers une famille archi-classique de l'époque : catholiques pratiquants, mouvements de jeunesse, chef louveteaux, activités culturelles classiques.
Plus tard, j'allais encore participer à plusieurs manifestations de jeunes de mon âge, pour des causes comme les missiles américains installés en Belgique, ou Vrij en Vrolijk, un home près d'Anvers où les enfants étaient maltraités. Mais j'avais gardé à l'esprit cette fièvre qui m'avait contaminé un jour et dans laquelle je ne me suis plus laissé emporter.
Manifestations des lycéens en France - Toujours des blocages de lycées au lendemain de la cinquième journée de mobilisationC'est la vision des événements à Liège et à Bruxelles ces derniers jours qui a fait revenir à la surface ce souvenir lointain et m'a donné l'idée de le partager… La vue, d'un côté, de certains voyous casseurs déterminés à piller et à casser et, de l'autre, des gamins pris par l'ivresse du bruit et du chaos qui ont peut-être été arrêtés et seront peut-être poursuivis en justice…
Même si cette contamination par l'ambiance est un phénomène connu, cela vaut parfois de s'y arrêter et d'y réfléchir.
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