Jérôme Bonnell s’attache à un duo/couple dans une comédie pas si romantique traversée par les traumas d’un garçon et d’une fille peu gâté·es par la vie.
Jérôme Bonnell s’attache à un duo/couple dans une comédie pas si romantique traversée par les traumas d’un garçon et d’une fille peu gâté·es par la vie.
Nous sommes au cœur du deuxième épisode d’Un jour on fera l’amour, quand une scène vient éclairer l’art de Jérôme Bonnell. Un père (Laurent Stocker) reçoit la visite impromptue de sa fille (Natacha Krief) avec celui qu’elle présente comme son nouveau petit ami (Édouard Sulpice). À table, devant une sauce à la texture visqueuse, et sûrement parce qu’il s’ennuie à mourir, le quinquagénaire devise subitement sur l’intérêt pour les femmes d’avaler le sperme.
“La spermidine retarde le vieillissement des cellules”, dit-il, content de lui, à plusieurs interlocutrices, enfonçant ensuite le clou avec une lourdeur de pré-boomer pas très motivé à l’idée d’accepter son époque. Devant les mines dépitées, le patriarche se tourne vers le seul autre homme présent, Noé.
La douce dérive de deux jeunes trentenairesIl lui demande du soutien, en vertu d’une prétendue solidarité masculine : on peut bien rigoler. Sauf que Noé ne rigole pas. Il explique à son hôte, avec une rondeur mâtinée de dégoût : “J’aurais tendance à penser qu’il faut plutôt se retenir, quand on a envie de dire des choses comme ça.”
La retenue est un mot assez juste quand il s’agit de parler du travail de Jérôme Bonnell. Le réalisateur de 48 ans trace son chemin depuis un petit quart de siècle et s’est fait connaître par son style délicat, sans emphase, travaillé par la question de la parole et des sentiments.
On l’a parfois rangé du côté Rohmer de la Force. Repéré avec Le Chignon d’Olga en 2002, il a réalisé huit longs métrages, dont le dernier, La Condition, est sorti en 2025. Il fraye parfois du côté des mini-séries, sans se pincer le nez en tant qu’auteur. Après Les Hautes Herbes en 2022, Un jour on fera l’amour est la seconde qu’il met en scène pour Arte, en trois épisodes comme la précédente. Ce format atypique exige de mêler ampleur et vélocité, ce qui n’a rien de simple.
Voilà l’histoire de deux jeunes trentenaires dont la douce dérive se déploie sous nos yeux. Lui, Noé, galère pour devenir journaliste et s’occupe de son père alcoolique. Elle, Aurore, se fait assez vite larguer par son petit ami et apprend le décès de son ancien prof de violoncelle, un pédocriminel condamné.
Une manière travaillée de filmer des moments vitauxDes actes auxquels elle dit avoir échappé en réussissant, enfant, à le repousser. Ce garçon et cette fille peu gâté·es par la vie vont buter l’un·e contre l’autre, s’éloigner, se retrouver, danser, et plus si affinités. À la comédie plus ou moins romantique, travaillée par le manque et la méfiance, s’adjoint une étude de ce que les traumas font aux êtres, dans la sphère amoureuse, sexuelle ou à travers les liens familiaux.
Bonnell est habile pour éviter l’emphase programmatique et s’éloigne du pensum sociétal, même s’il vise par moments la franche et éculée satire des mœurs bourgeoises. Mais il filme avant tout des moments vitaux dont on sent l’impréparation travaillée, le rythme organique, la recherche d’une lumière qui rend les scènes les plus dures presque réconfortantes. Bref, ça vibre. Sans doute parce que le réalisateur part de la mise en scène, ciselée, précise, attentive aux corps, alors que les comédien·nes semblent à chaque plan lui ouvrir une fenêtre sur le monde.
Natacha Krief est très convaincante dans son rôle de jeune femme travaillée par la violence et le désir, intranquille par nature, tandis que son partenaire Édouard Sulpice crève l’écran. On l’avait repéré dans la série Bistronomia en critique culinaire moderne, il a été filmé par Guillaume Brac, Audrey Diwan, Lucas Belvaux et François Ozon. Ici, il avance à la fois discret et ancré, cérébral et dépassé par ses capacités charnelles.
À travers ce duo d’une énergie et d’une souplesse qui font plaisir à voir, Bonnell sort de sa zone de maîtrise. Il accepte que la retenue ne soit jamais un principe, plutôt une destination : avant d’y parvenir, il faut en passer par une certaine frontalité, ou le truchement des corps et des fluides. Se retenir d’en parler quand ce n’est pas approprié est important. Filmer leur surgissement quand c’est nécessaire l’est tout autant.
Un jour on fera l’amour de Jérôme Bonnell, avec Natacha Krief, Édouard Sulpice, Laurent Stocker. Sur Arte et Arte.tv.
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