Bloquer les réseaux sociaux pour limiter l'action des casseurs. L'idée fait son chemin dans le débat public après les pillages et les dégradations en marge des manifestations du 17 octobre. Mais quel rôle ces réseaux ont-ils pu jouer dans la préparation et la prolifération de ces violences ?
Publié le mardi 20 octobre 2026 à 18h22
Bloquer les réseaux sociaux pour limiter l'action des casseurs. L'idée fait son chemin dans le débat public après les pillages et les dégradations en marge des manifestations du 17 octobre. Mais quel rôle ces réseaux ont-ils pu jouer dans la préparation et la prolifération de ces violences ?
Les réseaux sociaux dans le viseur de l'exécutif après les violences en marge de la mobilisation du 17 octobre contre la vie chère et la politique du gouvernement. Le Premier ministre Sébastien Lecornu rencontrait mardi les représentants des principales plateformes de réseaux sociaux : Meta (Facebook, Instagram, Messenger), Google, Snapchat, TikTok et X, alors que certains leur reprochent d'avoir contribué à attiser les débordements. C'est le cas de Gabriel Attal, en pleine campagne présidentielle, qui propose notamment de bloquer les réseaux sociaux de façon ciblée pour limiter l'action des casseurs en marge des manifestations.
Les groupes politiques de l'Assemblée nationale se sont également accordés mardi sur l'opportunité de lancer une commission d'enquête sur les violences et scènes de pillages en marge des manifestations du week-end. La présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet propose notamment qu'elle se penche sur d'éventuelles "ingérences étrangères", "l'influence des réseaux sociaux" et "l'organisation" des auteurs de violences. Mais quel rôle les réseaux sociaux ont-ils pu réellement jouer dans ces violences urbaines ?
Des outils pratiques pour se mobiliserLes réseaux sociaux ont pu aider les auteurs de dégradations à se préparer. Quelques jours avant la manifestation, on voyait déjà circuler de nombreux conseils pour s'équiper : faire ses propres cagoules pour protéger son identité, ou se munir d'équipements de protection face aux forces de l'ordre. Des applications mobiles et un site internet ont également été "créés pour signaler la police, les lacrymos et les hélicos en temps réel".
Un utilisateur de Tik Tok faisant la promotion d'une application permettant de signaler les forces de l'ordre pendant les manifestationsCes outils ont pu être utilisés par les manifestants pour préparer et sécuriser leur mobilisation, mais leur caractère public fait que les personnes mal intentionnées ont aussi pu y avoir accès. Sur TikTok, des comptes en font la promotion vers les jeunes. "Les gilets jaunes c'était en freestyle, c'était du jour au lendemain, il n'y avait rien de prévu, c'était les anciens. C'est la nouvelle génération qui a lancé le mouvement du 17 octobre, c'est nous, ça vient de nous", lance un utilisateur.
Des jeunes comme Alex, 17 ans, lycéenne mobilisée depuis les premiers blocus de lycées. Elle n'a pas vu de casseurs utiliser les réseaux sociaux pour s'organiser samedi, mais elle en a vu filmer et diffuser des images. "Il y avait des gens qui faisaient des lives sur TikTok juste pour partager ce qu'ils voyaient à ceux qui n'étaient pas là", se souvient-elle. "Couper les réseaux sociaux, ça ne va rien changer du tout", estime la jeune femme, "à l'inverse, ça va juste mettre beaucoup d'adolescents en colère parce que ne pas avoir leur téléphone, ça ne va pas vraiment les mettre de bonne humeur, je pense."
Filmer et diffuser : la "dimension ludique" des émeutesLes diffusions en direct permettent d'informer les autres, mais aussi de créer du contenu viral. On l'avait déjà vu lors des émeutes suite à la mort du jeune Nahel Merzouk en 2023. "Ces révoltes-là ont aussi une dimension ludique, [...] alimentée par des formes d'excitation, de compétition honorifique, d'adrénaline", affirmait en 2024 Marwan Mohammed, sociologue auditionné par le Sénat après ces émeutes. "Tout ça est amplifié par ce que permettent les outils numériques aujourd'hui."
Pour le sociologue, ces outils permettent selon lui de "viraliser, diffuser et d'accéder à des formes de gratification assez importantes, tout en manifestant sa colère. Les choses ne sont pas à opposer." La preuve, certains pillards n'hésitent pas à partager aujourd'hui leur butin sur les réseaux sociaux. "Merci Paris ! Vous êtes des tueurs les gars, les gars on a tout arraché les gars", lance un jeune homme dans une vidéo, diffusée publiquement.
Une casse préparée ou improvisée ?Ce qui reste difficile à déterminer, c'est la part d'organisation et la part d'opportunité dans les dégradations et les pillages de samedi dernier. Pour Fabien Jobard, docteur en science politique et directeur de recherches au CNRS, spécialiste des questions sécuritaires, "ce sont ces facteurs très immédiats qui expliquent les violences, plus que les moyens de communication entre les protestataires". Il préconise d'analyser, pour comprendre les violences du 17 octobre, "les opportunités tactiques, sur le terrain" dont ont pu profiter les casseurs.
"Certains groupes ont utilisé un répertoire tactique assez neuf", analyse Fabien Jobard. "Non plus s'agréger aux cortèges et y chercher refuge après des escarmouches avec la police ou un bris de vitrine, mais s'éloigner notablement des cortèges pour gagner des zones dépourvues de policiers et commettre des pillages. Avec un tel éparpillement, on commence à toucher aux limites des capacités policières", estime-t-il.
Il faut aussi rappeler que les réseaux sociaux vont probablement jouer un rôle important dans l'identification des casseurs par les enquêteurs. Des comptes ont d'ailleurs commencé à créer des vidéos de compilations des visages des auteurs de dégradations pour faciliter leur identification. "Le paradoxe de ces moyens de communication, c'est qu'ils génèrent une sorte de société de la transparence qui rend la surveillance et l'identification beaucoup plus faciles", conclut Fabien Jobard.
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