Une nouvelle édition enrichie d’inédits dévoile les derniers secrets du disque culte des Fab Four qui a transformé le paysage musical voici soixante ans. Évocation. ...
Douze octobre 1965. Les Beatles franchissent les portes des studios EMI d'Abbey Road, à Londres, pour enregistrer leur sixième album. John, Paul, George et Ringo ne sont déjà plus les quatre garçons dans le vent qui chantaient la ritournelle "Love Me Do" trois ans plus tôt. Ils viennent de se produire au Shea Stadium de New York devant 55 000 personnes. Au cours de cette tournée américaine, ils ont rencontré Elvis Presley à Memphis, découvert les 45 tours soul de la Motown, les protest songs de Bob Dylan, les guitares folk psychédéliques de The Byrds et… la marijuana. Sur un plan personnel, ça bouge aussi. John vient de publier son deuxième recueil de poésie, A Spaniard in the Works. Ringo est sur le point de devenir papa. George se passionne pour l'Inde. Quant à Paul, il vit mal la fin de sa romance avec la comédienne Jane Asher.
Mis en boîte en quatre semaines sous la houlette du producteur George Martin – le "cinquième Beatles"- Rubber Soul porte l'empreinte de toutes ces mutations. Avec un an de retard sur le calendrier, le disque original étant sorti le 3 décembre 1965, une nouvelle édition 60e anniversaire en livre les derniers secrets. Giles Martin, fils de George Martin, propose un nouveau mixage des quatorze chansons originales. Les nouvelles technologies de restauration ont permis de "dépoussiérer" le son, rendant les aigus plus lumineux et les basses plus percutantes. Les versions double CD et les coffrets (5 LP et 4 CD) proposent également des prises alternatives ainsi qu'une ébauche d'un titre jamais gravé par les Beatles : la chanson "Little Girl", interprétée par John Lennon.
Pyschédélisme et fumetteLa pochette du disque en dit déjà beaucoup sur la volonté du groupe de s'éloigner de l'humour potache de Help !, paru à peine cinq mois plus tôt. La typographie s'inspire directement du courant psychédélique. Pour la première fois, le nom du groupe n'apparaît pas. Signée Robert Freeman, la photo montre les Fab Four de Liverpool vêtus de cols roulés, le regard quelque peu embué. "Les effets de la fumette", commentera plus tard Ringo Starr.
"Nos premiers albums étaient essentiellement des collections de singles, rappelle, pour sa part, Paul McCartney dans le livret de la réédition. Avec Rubber Soul, on s'est dit pour la première fois : "Faisons un album"." Les Beatles ne veulent plus seulement être un groupe rock. Ils font de l'art, expérimentent, innovent, cassent les codes. Paul chante en français sur "Michelle". Il branche une boîte d'effets (la "fuzzbox") sur sa basse pour enrichir "Think for Yourself". De nouveaux instruments sont introduits : le sitar sur "Norwegian Wood", un harmonium d'église sur "The Word", un bouzouki façon Zorba le Grec sur "Girl" et, bien sûr, le piano sur "Michelle".
Les Beatles n'ont jamais été aussi éclectiques. Encore plus dingue, ils écartent de l'album deux morceaux au fort potentiel commercial parce qu'ils ressemblent trop à ce qu'ils faisaient avant. "Day Tripper" et "We Can Work It Out" seront finalement réunis sur un single publié le 3 décembre 1965, le même jour que Rubber Soul. Les textes, eux aussi, ont mûri. Fini les chansons d'amour conventionnelles. Place à la diatribe, à la désillusion, à l'ambiguïté et à l'observation sociale.
Le message très hippie de "The Word" préfigure ainsi leur hymne "All You Need Is Love" de 1967. "Drive My Car" ne parle pas de voitures. Dans l'argot blues, l'expression signifie "faire l'amour" et s'adresse à une conquête d'un soir. La phrase "C'est un homme de nulle part assis dans un pays de nulle part" qui ouvre "Nowhere Man" a une portée aussi sentimentale qu'existentielle. Quant à "Run for Your Life", sans doute la chanson la plus scandaleuse écrite par Lennon, elle ne franchirait pas le filtre de l'ère #MeToo. La voix chargée de rancœur, John y répète : "Je préférerais te voir morte que dans les bras d'un autre homme". Le futur auteur d'"Imagine" ne tardera d'ailleurs pas à renier ce titre.
Reprise par plus de 750 artistes, des Supremes à Iggy Pop en passant par Ben Harper, la chanson Michelle nourrit les fantasmes depuis sa parution sur Rubber Soul. Elle remonte à la fin des années cinquante, à l'époque où Paul McCartney étudie au Liverpool College Of Art. Il ébauche un instrumental, qu'il baptise "Michelle" pour évoquer "l'atmosphère parisienne" du Saint-Germain-des-Prés existentialiste de l'après-guerre. Lors de l'enregistrement de Rubber Soul, John lui suggère de retravailler la chanson. McCartney fait alors appel à Jane, épouse de son ami d'enfance Ivan Vaughan, professeure de français, pour lui trouver une rime qui colle au prénom Michelle. Ainsi naît le célèbre refrain "Michelle ma belle"…
Dès sa sortie, les journalistes enquêtent pour découvrir qui est cette mystérieuse Michelle. La comédienne Michèle Morgan ? La chanteuse Michelle Phillips des Mamas & The Papas ? Ou peut-être Michelle Libert, première épouse de Richard Anthony que Paul avait croisée à Paris ? Paul McCartney balayera toutes ces hypothèses, répétant que l'héroïne de sa chanson n'a jamais existé. En 2010, Paul McCartney interprète le titre à la Maison Blanche en l'honneur de Michelle Obama. Parue en 2018, l'autobiographie du bassiste gaucher des Beatles s'intitule Des mots qui vont très bien ensemble.
ROCK – 5 étoiles – Rubber Soul New Edition – Universal/Apple Corps LTD
The Beatles Rubber Soul ©Universal/Apple Corps LTDPour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.