Nouveau président de la Confédération de l'Artisanat et des Petites Entreprises du Bâtiment de l'Aude, Bilbo Pailhiez fait le point des dossiers chauds de cette rentrée et du contexte économique de son secteur...
Nouveau président de la Confédération de l'Artisanat et des Petites Entreprises du Bâtiment de l'Aude, Bilbo Pailhiez fait le point des dossiers chauds de cette rentrée et du contexte économique de son secteur d'activité en première ligne, notamment face à la flambée des prix du carburant. Entretien.
Le sujet de la flambée des prix du carburant fait énormément parler depuis plusieurs semaines. Mais concrètement, comment cela impacte les artisans et les PME du secteur du bâtiment ? Et comment font-ils pour tenir le coup dans ce contexte ?
Honnêtement, il n’y a pas de solution miracle. On aimerait que le prix du gasoil redescende. Pour l’instant, les artisans doivent soit réduire leur marge, soit répercuter la hausse sur leurs clients, qui ne peuvent souvent pas payer plus. Certains refusent des chantiers trop loin, ce qui limite leur activité. Un véhicule professionnel consomme facilement douze à quatorze litres aux 100 km ; on fait plusieurs centaines de kilomètres par semaine. Les véhicules électriques ne sont pas encore adaptés à notre réalité, trop chers, pas assez fiables pour nos usages. On tourne donc en rond : soit l’artisan encaisse cette flambée des prix, soit il répercute la hausse au client, soit il refuse des chantiers. Résultat : moins de travail, marges en baisse, et des cessations d’activité qui explosent dans le secteur.
Un autre enjeu pour le secteur passe par la commande publique. Ce n'est pas simple pour les artisans locaux face aux grandes entreprises du secteur. Il y a pourtant un enjeu quand on sait ce que représentent les PME dans le tissu économique de l'Aude ?
C'est le sens de la proposition de la Capeb de l'Aude de demander aux collectivités territoriales et à l'État de découper les gros marchés en lots séparés, pour que les petits artisans puissent postuler. Trop souvent, tout est regroupé et attribué à une grosse société. On démarche chaque commune, on explique qu’elles peuvent choisir elles-mêmes leur entreprise locale. On a aussi apporté notre aide lors de situations d’urgence, comme à Pomas, en fournissant des contacts d’artisans locaux, même non-adhérents, pour faciliter la vie des sinistrés. Mais ce travail de proximité et d’explication est long, parce que les marchés restent centralisés au niveau des départements, délégués à des services qui ne connaissent pas nos réalités.
Les solutions envisagées par l’État ne sont pas toujours adaptées à la réalité de nos artisans locaux
Globalement, les aides de l’État sont-elles à la hauteur pour le secteur du bâtiment ?
Pas du tout. Par exemple, sur l’apprentissage, les primes baissent, les salaires des apprentis augmentent. Les aides annoncées ressemblent plutôt à des avances sur charges, ou sont vite reprises. On n’a plus de visibilité : on tient un mois, deux semaines parfois, et on travaille à marge nulle ou négative. Beaucoup de patrons ne se payent pas pour faire survivre l’entreprise et ramener un minimum à leurs équipes. Le stress est énorme, la solitude des chefs d'entreprise aussi. Il y a beaucoup de pudeur à en parler, mais le mal-être des dirigeants d’entreprise est réel, c’est leur "deuxième enfant", ils n’osent pas dire quand ils souffrent, et quand ils le font, c’est souvent trop tard. Dans l’Aude particulièrement, la géographie complique les choses : il faut beaucoup se déplacer, travailler loin. Les solutions envisagées par l’État ne sont pas toujours adaptées à la réalité de nos artisans locaux. Chaque département fonctionne différemment. Ce qui marche dans l’Hérault ou la Haute-Garonne ne s’applique pas directement à l’Aude. Les dispositifs nationaux sont parfois mal calibrés pour notre tissu de PME et TPE rurales.
En termes de recrutement, comment cela se passe-t-il dans votre secteur ?
On a un gros souci de motivation au travail. Les entreprises galèrent à recruter, même les agences d’intérim n’arrivent pas à répondre à la demande. Sur l’apprentissage, il y a moins d’aides et les salaires d’apprentis sont plus élevés. Faire venir un alternant coûte désormais plusieurs centaines d’euros, à ajouter au coût de formation et au risque de turnover. Les jeunes ne veulent plus forcément rester, ils changent de secteur, essaient autre chose après avoir été formés chez nous. Cela rend impossible d’organiser une équipe stable : chef d’équipe, ouvrier, apprenti… ça bouge tout le temps. Les structures sont obligées de s’adapter sans arrêt.
Y a-t-il des causes structurelles aux crises du recrutement et de la transmission d'entreprise ?
Oui, il y a un problème démographique, un vrai écart générationnel. Beaucoup d’entreprises arrivent en fin de vie, les patrons ont dépassé l’âge de la retraite mais continuent, souvent par passion ou obligation. Derrière eux, il n’y a pas de repreneurs ; pas assez de jeunes, et ceux qu’on forme aujourd’hui ne seront pas immédiatement opérationnels. Ces dernières années, on a valorisé certaines filières et dévalorisé les métiers manuels. Aujourd’hui, on en paie les pots cassés. De plus, la facilité de créer une entreprise en ligne pousse à ne pas reprendre des boîtes existantes, alors que ce serait parfois plus simple et plus sécurisant. Il faudrait redonner l’esprit de transmission, mais aussi mieux former à la gestion d’entreprise quand on crée ou reprend une activité.
La multiplication des auto-entrepreneurs est-elle problématique dans votre secteur d'activité ?
On n’est pas contre le statut auto-entrepreneur, mais il n’est pas fait pour durer dans le temps. Beaucoup préfèrent devenir auto-entrepreneurs mais ils se retrouvent vite sans protection sociale, sans chômage si ça capote, et sans vraie retraite. On défend tous ceux qui veulent entreprendre, mais on veut surtout qu’ils développent une vraie entreprise, structurée, avec des droits. L’État ne règle pas le fond du problème, et ça finit par alimenter la précarité.
Y a-t-il des solutions ou des pistes d’amélioration à court ou moyen terme ?
L’équilibre économique est difficile : entre l’essence, le temps passé pour des devis, parfois non payés, et la compétition sur les prix, il faut se réinventer tous les jours. Les marges sont réduites : dix devis à 100 € de déplacement, ça fait 1 000 € par semaine de frais… Les artisans réduisent les sollicitations, contactent les clients par mail ou téléphone pour éviter du déplacement inutile. Mais ça casse la relation de proximité.
Nouveau président de la Confédération de l'Artisanat et des Petites Entreprises du Bâtiment de l'Aude, Bilbo Pailhiez, originaire de Jonquières dans les Corbières, aurait pu épouser une carrière professionnelle d'agriculteur. Mais c'est à 16 ans qu'il tombe dans la marmite de l'artisanat. Dans un premier temps comme menuisier avant de devenir meilleur apprenti du CFA et de créer son entreprise à 19 ans. Spécialisé dans la menuiserie et miroiterie, il élargit ses compétences : maçonnerie, peinture, en passant des diplômes en candidat libre chaque année. Jeune adhérent à la Capeb, il en devient administateur il y a quinze ans. Il deviendra ensuite le trésorier puis le vice-président avant d'être élu à la présidence en juillet 2026. "Ce n’était pas un but en soi. Aujourd’hui, je mets mon expérience de 25 ans d’entrepreneur au service des autres, car j’aime aider, comme je l’ai toujours fait dans le milieu associatif. Mon approche du syndicat, c’est d’aider, défendre le droit des entreprises, les accompagner, et indirectement soutenir leurs salariés".