Quatre autrices – Virginie Despentes, Lola Lafon, Vanessa Springora, Colombe Schnek –, signataires du livre collectif publié suite à l’affaire Grasset, nous donnent leur analyse sur cette mobilisation inédite, née de l’éviction d’Olivier Nora.
Quatre autrices – Virginie Despentes, Lola Lafon, Vanessa Springora, Colombe Schnek –, signataires du livre collectif publié suite à l’affaire Grasset, nous donnent leur analyse sur cette mobilisation inédite, née de l’éviction d’Olivier Nora.
Au départ, elles sont cinq à se retrouver un soir d’avril : Colombe Schneck, Virginie Despentes, Anne Berest, Tania de Montaigne, Vanessa Springora. Olivier Nora a été viré de Grasset le matin même. Six mois plus tard, rejointes par Laure Limongi, elles fédèrent plusieurs centaines d’auteur·rices et multiplient les actions : faire voter une clause de conscience permettant aux auteur·ices de quitter une maison d’édition qui changerait de ligne éditoriale en récupérant leurs droits, lancer une action en justice pour sortir leur œuvre du fonds Grasset désormais propriété de Bolloré. Réuni·es en association, Les États Généreux, ces écrivain·es publient un livre collectif, La grande évasion (Buchet-Chastel). L’occasion d’aller discuter avec le public dans des librairies, des festivals ou lors de rassemblements – le 30 septembre, au théâtre de la Concorde, ils et elles liront leurs textes sur scène.
Rencontre avec quatre écrivaines parmi les 80 signataires de ce livre collectif. Trois sont à l’origine du mouvement, la quatrième n’a jamais publié chez Grasset mais a rejoint la mobilisation.
Virginie DespentesQuelles sont vos priorités aujourd’hui ?
Des gens sont en train de réfléchir pour créer un statut de l’auteur comme en Belgique ou en Irlande, ce qui peut déboucher sur une proposition de loi, tout comme la clause de conscience. On travaille également sur la question des livres d’occasion, de l’IA, et nous préparons notre action judiciaire pour ceux qui, comme moi, veulent récupérer les contrats qu’ils ont signés. Ce serait bien de se voir régulièrement entre auteurs. J’ai passé trente ans à discuter de plein de trucs avec plein d’écrivains sans jamais être plus de deux pour parler conditions de travail.
Aviez-vous déjà milité ?
Jamais. Je ne connaissais même pas les syndicats. Si je les avais rencontrés plus tôt ça m’aurait aidée, je n’aurais pas signé exactement ce que j’ai signé. Avec tout ce qui arrive c’est bien de se parler et la solution ne viendra pas des éditeurs, le Syndicat national de l’édition (SNE) a refusé de nous rencontrer. Pourtant ils ont les mêmes intérêts que nous, et intérêt à ce que la France ne bascule pas à l’extrême droite. Il n’y a pas un système autoritaire où la librairie se porte bien.
L’année électorale démarre, vous pensez peser dans le débat ?
À force de rencontrer des députés et des sénateurs, on a l’espoir qu’ils comprennent que la culture est un enjeu. Elle avait disparu, à gauche. On peut faire en sorte que le livre, important dans l’imaginaire national, existe dans la campagne électorale.
Votre groupe rassemble des gens d’opinions différentes.
Moi, quand je pense à Grasset je pense à Longwy, aux usines fermées par décision arbitraire alors qu’elles auraient pu continuer. Je sais qu’on n’est pas nombreux à réfléchir comme ça mais Grasset, c’était ça. Beigbeder est avec nous, ça peut surprendre mais on est ensemble dans la même maison depuis 30 ans.
Que va-t-il se passer chez Grasset ?
Personne ne le sait, on n’a jamais reçu un courriel de la nouvelle direction. Tout est possible. Je ne vois pas ce qui les retiendrait de vendre le catalogue à une intelligence artificielle chinoise pour fabriquer du Despentes et du Beigbeder.
Comment expliquer que le noyau dur du groupe soit constitué uniquement de femmes ?
Nous, on sait qu’un jour une fille a dit : on n’a qu’à demander le droit de vote. Tout le monde a dit c’est absurde, complètement impossible, mais quand tu as une idée en tête elle peut aboutir. On veut casser les contrats, même si tout le monde nous dit que c’est absurde, complètement impossible, ça ne signifie pas qu’on ne réussira pas. Peut-être aussi qu’on est plus conscientes du danger de l’extrême droite, et plus attachées à nos œuvres, troublées par l’idée de tout laisser derrière nous. J’ai une sensation presque physique de prise en otage.
Dans le texte que vous signez dans La grande évasion, vous parlez de prédation.
Oui. Après, on n’est pas la seule boîte où ça arrive. Mais on part sans signer de clauses qui imposent le silence puisqu’on part sans argent. Les anciens de Canal ne peuvent pas parler de ce qui s’est passé. Nous, au moins, on peut dire tout ce qu’on veut.
Vanessa SpringoraQuand l’affaire Grasset a éclaté, votre numéro de téléphone a été divulgué dans le JDD, comment l’avez-vous vécu ?
Ce sont des méthodes qui outrepassent ce qu’on connaît dans le débat d’idées. Jusqu’où ces gens sont-ils capables d’aller ? Je me suis demandé pourquoi ils m’avaient ciblée et je ne peux m’empêcher de penser que ça a un lien avec Matzneff et la complaisance de l’extrême droite pour les pédophiles – Matzneff a eu des soutiens importants chez des intellectuels comme Alain de Benoist. C’est pourquoi laisser Le Consentement chez Grasset me révolte. L’article du JDD a été debunké ligne par ligne, tout était faux, et il va y avoir des manipulations de ce genre jusqu’à la fin de la campagne, relayées par les médias Bolloré. L’affaire Grasset est le signe avant-coureur de quelque chose.
Quel est l’agenda de votre mobilisation ?
On espère que l’amendement sur la clause de conscience sera repris début octobre. Les actionnaires à visée politique comme Bolloré sauraient qu’en rachetant une maison le risque existe que les auteurs reprennent leurs droits et partent. Si la clause de conscience n’est pas votée il faudrait obtenir une réduction du temps de cession des contrats. Ailleurs en Europe il y a des réexamens tous les dix ans, si un auteur veut récupérer ses livres et partir ailleurs il n’a pas besoin de se justifier. Les auteurs doivent reprendre le contrôle sur leur œuvre. Ça me crève le cœur qu’une lectrice pour acheter Le Consentement doive donner de l’argent à Bolloré. Je considère que c’est un préjudice et ça doit se défendre devant un tribunal.
Il y a un volet juridique dans votre combat.
Notre démarche pour récupérer nos livres va être longue et coûteuse. Les droits de notre livre collectif vont permettre de financer une partie de l’aide juridique, car les avocats qui nous accompagnent travaillent pour l’instant bénévolement.
Le sujet dépasse la littérature.
En échangeant avec des gens dans les milieux du théâtre, la musique, le cinéma, les arts plastiques, on se rend compte que partout on subit des attaques venant de l’extrême droite. Il faut se soulever pas seulement vis à vis de Bolloré mais contre la menace que l’extrême droite fait peser sur la culture en général. Le problème est qu’on est face à des ennemis qui ont pris le pouvoir sur des outils de propagande très puissants.
Au festival de Nancy un public nombreux est venu vous soutenir.
Les médias, notamment ceux de Bolloré, et les sondages, ont réussi à nous persuader que le RN au pouvoir c’est inévitable, en fait ce n’est peut-être pas vrai. Dans ce collectif très divers d’un point de vue politique il y a un socle commun : le refus de l’extrême droite et de leurs méthodes. À Nancy, la société civile est venue nous parler et les gens sont très inquiets. L’extrême droite veut supprimer le CNL, le CNC, la radio et la télé publique, et l’enseignement sera sans doute attaqué. Comme je l’écris dans mon texte je suis frappée qu’Alain Minc, qui a travaillé avec Bolloré, parle de croisade idéologique et dise que le danger c’est qu’il a la main sur les manuels scolaires.
Comment expliquez-vous que votre mouvement soit mené par des femmes ?
Nous sommes habituées à la domination, on sait l’identifier et depuis Metoo, dès qu’une tentative de domination se met en place les femmes s’autorisent à dire non et à le faire savoir.
Colombe SchneckDans votre texte, vous dites que la mobilisation vous a changée. En quoi ?
J’ai découvert en moi une capacité à convaincre que j’ignorais. L’action collective m’effrayait un peu. J’ai fait des études de droit et de sciences politiques, j’avais un intérêt pour la chose publique mais la vie a fait que je l’ai oublié. Écrire sur l’histoire de ma famille m’a fait réfléchir à la nécessité de dire non à toute forme de fascisme, je pense que ça a aussi forgé ce qui s’est passé avec cette mobilisation.
Comment expliquez-vous que votre mouvement soit mené essentiellement par des femmes ?
Avec Metoo on a appris à dire non. Cela dit Sorj Chalandon nous a accompagnées aux rendez-vous dans les ministères et à l’Assemblée. Hervé le Tellier et Jean-Yves Mollier sont très présents aussi. Mais le groupe de départ en effet ce sont des femmes, très différentes politiquement et littérairement. Notre combat commun nous relie.
Pourquoi publier ce livre ?
C’est un moyen d’action. On va en librairie et dans les festivals montrer ce que signifie l’extrême droite. Je sais que je parle aux Inrocks mais je pense qu’il y a le même danger pour la culture à l’extrême gauche, dans les populismes en général. Les boycotts et annulations sont dangereux partout.
Le problème posé par l’extrême droite de Bolloré c’est aussi la puissance de l’argent.
En effet. J’ai adoré ce que Tania de Montaigne a dit à La Grande librairie : les milliardaires sont riches mais seuls, nous on est pauvres mais très nombreux. On a un certain pouvoir.
Comment voyez-vous l’avenir de cette mobilisation ?
L’année qui se prépare est dangereuse pour la démocratie. Notre combat va continuer, j’espère au-delà des élections.
Il dépasse l’affaire Grasset ?
L’affaire Grasset a été le déclencheur, c’est aujourd’hui quelque chose qui nous concerne tous. Ce qui se passe est trop grave pour qu’on ne s’unisse pas.
Lola LafonVous n’avez jamais publié chez Grasset. Pourquoi avoir rejoint ce groupe ?
Il faut dépasser l’idée que ça ne concernerait que les auteurs Grasset. C’est politique d’être concerné par ce qui officiellement ne nous concernerait pas.
Vous avez une expérience du militantisme, comment regardez-vous ce mouvement ?
La façon dont les choses se sont agrégées dans la solidarité et la sororité m’a beaucoup étonnée. Ce qui s’est passé est la meilleure nouvelle depuis longtemps, les plus beaux mouvements sociaux sont comme ça, des surgissements.
Pensez-vous que ce mouvement peut peser dans la présidentielle ?
On n’a jamais trop de récits de choses qui marchent. On est abreuvés de récits de défaites et c’est très politique, voilà longtemps que les mouvements sociaux sont réprimés. Donc sans prétendre révolutionner quoi que ce soit, montrer que c’est possible est déjà politique. Ce n’est pas facile en ce moment, et les sondages, les prévisions, me pèsent terriblement. On en vient presque à se dire “comment on va faire quand on sera avec l’extrême droite ?” C’est mortifère.
Propos recueillis par Sylvie Tanette
Collectif États généreux : La grande évasion, (Buchet-Chastel), 220 p, 20 €. Les droits d’auteur du livre iront aux États généreux.
Lectures en public et séances de dédicaces au Théâtre de la Concorde, le 30 septembre à 20h30.
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