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Cécile Alduy : “Les mots de Trump habituent les esprits à un régime de violence”

Дата публикации: 25-09-2026 09:06:34

Professeur de littérature à Stanford, Cécile Alduy observe les délirants effets de la langue de Trump sur la société américaine dans son nouvel essai “D’abord ils sont venus chercher les mots”, qui prolonge sa précédente étude sur “La langue de Zemmour”. Décortiquant ce qu’elle appelle un “grand remplacement lexical”, elle s’alarme de la manière dont l’extrême droite, des États-Unis à la France, mène sa guerre culturelle avec les mots et un nouveau régime du langage imposé par l’État et les élites néofascistes.

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Professeur de littérature à Stanford, Cécile Alduy observe les délirants effets de la langue de Trump sur la société américaine dans son nouvel essai “D’abord ils sont venus chercher les mots”, qui prolonge sa précédente étude sur “La langue de Zemmour”. Décortiquant ce qu’elle appelle un “grand remplacement lexical”, elle s’alarme de la manière dont l’extrême droite, des États-Unis à la France, mène sa guerre culturelle avec les mots et un nouveau régime du langage imposé par l’État et les élites néofascistes.

Ce que les mots font au réel, et ce que la langue de Trump fait à la société américaine en particulier. Votre travail, né dans le contexte précis de votre poste à l’université de Stanford, visait-il à documenter les effets de la langue ordinaire sur la fascisation de nos sociétés ?

Cécile Alduy – L’écriture de ce livre m’a beaucoup stressé. Plus j’écrivais, plus je documentais le flicage sidérant des libertés aux États-Unis, plus je me sentais oppressée d’une certaine manière. J’ai cherché à analyser cet abîme intérieur des États-Unis, dont les grandes façades démocratiques ne font plus illusion. Quand on regarde ce qui se passe dans la vie concrète de plein de communautés, ce n’est plus l’État de droit qui règne, mais une dérive hypercoercive, répressive et autoritaire au sens où il y a une seule manière de penser. Au fur et à mesure de mes recherches, toutes mes peurs ont été validées par des exemples concrets. Et c’est bien pire que ce qu’on imagine, au quotidien.

On dit souvent : “ce ne sont que des mots”, comme s’ils ne changeaient rien au monde. Or, vous pensez le contraire : les mots fabriquent le monde. Pourquoi faut-il selon vous prêter une attention particulière à l’égard des mots, pour comprendre ce qui se joue réellement dans les vies ?

Contrairement à ce qu’on pense, les mots et le langage en général ne sont pas des véhicules transparents qui transportent simplement une information. Ils traduisent un mode de pensée. Ils habituent les esprits à un régime de violence, comme la norme des interactions sociales. On assiste aux États-Unis à une instrumentalisation du langage, avec des effets très concrets dans le réel, de l’ordre de la destruction d’institutions, comme les universités et lieux de recherche, de droits, de libertés, de la presse, des formes d’expression, mais aussi de destruction de communautés, de savoirs etc. C’est vraiment une machine de guerre qui est lancée contre le peuple américain lui-même.

Ce que vous appelez le “grand remplacement lexical” désigne-t-il ce mouvement de destruction ? 

C’est sa visée. Il existe toute une série de mécanismes enclenchés pour qu’à la fin, il ne reste qu’une sorte de monolinguisme ; tout le monde ne parlerait que la langue du camp Maga de Trump. Une langue qui diabolise l’ennemi, qui le traîne dans la boue, qui refuse de voir des réalités sociales, prétend effacer de la surface du monde des noms de lieux, des souverainetés d’État, comme le Groenland. Cette langue veut changer le réel. Quelque chose m’a vraiment alerté alors que je faisais un cours sur l’histoire du cinéma et du fascisme. J’ai proposé deux fois ce cours avant et après l’arrivée de Trump au pouvoir : aucun·e de mes étudiant·es ne pensait que le fascisme pourrait arriver aux États-Unis. Or, en relisant Orwell ou Arendt, iels ont compris que la propagande d’extrême droite est moins dans l’ordre du mensonge que dans l’annonce prophétique. Dans le film de propagande nazie tourné en 1940 par Veit Harlan sous la supervision de Joseph Goebbels, Le juif Süss, il y a un extrait d’un discours de Hitler qui annonce que si les juifs veulent faire la guerre à l’Allemagne, ils seront éliminés. On est en 1939. C’est la justification rhétorique pour préparer tout le monde à l’extermination à venir. Ce qui m’a inquiété, c’est de constater qu’on est en retard sur la compréhension de la manière dont la langue fonctionne. On ne prend pas la mesure du fait que la langue d’extrême droite n’est pas simplement un discours animé par des sentiments comme la peur de l’autre, mais qu’il ouvre à des actions et des programmes politiques d’une extrême violence.

“Les mots, ce n’est pas une enveloppe superficielle, ce n’est pas cosmétique, c’est de la pensée.”

C’est ce que le philologue Victor Klemperer, l’auteur du célèbre livre LTI, la langue du IIIe Reich, suggérait en parlant petites doses d’arsenic que la langue des nazis faisait avaler au peuple allemand ?

Oui, Klemplerer analysait les effets de la propagande sur la langue de tous les jours. C’est là qu’il a repéré que la langue était en train de changer. Ce qu’il a vu et entendu, c’est que autour de lui (son coiffeur, son propriétaire…), ont commencé à parler la langue du IIIe Reich. Il analysait les petits effets au quotidien sur la manière dont les gens parlent, c’est-à-dire la manière dont les gens, inconsciemment, se mettent à penser de la même manière. Aujourd’hui même, à force d’entrer dans la logique du discours d’extrême droite, on habitue tout le monde à penser comme ça. Le président Macron parle de “droit-de-l’hommisme”, de “décivilisation”… Les mots, ce n’est pas une enveloppe superficielle, ce n’est pas cosmétique, c’est de la pensée.

Comment ce que vous décrivez s’incarne concrètement dans votre travail quotidien à l’Université ? 

J’ai beaucoup de chance d’habiter en Californie, qui a ses propres lois de protection de la liberté d’expression, et pas au Texas ou en Floride, où l’on interdit aux professeurs d’université d’utiliser toute une grille de mots, des concepts polémiques, comme le genre, les études de postcoloniales, le racisme, des mots utiles en sciences sociales, quoi. Mais, même en Californie, tout est fragile. J’ai une collègue qui menait un magnifique projet de recherche pluridisciplinaire sur les esclaves affranchis du Sénégal qui a été bloqué dans ses financements. Tous les projets de recherche financés se concentrent désormais sur l’IA et les pères fondateurs de l’Amérique. Il n’y a plus une seule femme dans les projets de recherche financée. On est en plein dans le techno-fascisme. Même à Stanford, on a éliminé tous les programmes d’égalité des chances, on n’emploie plus le mot diversité

On parle beaucoup de la bataille culturelle en France…

Ici, on parle de guerre ; on est dans les “cultural wars” !

Quelle fonction la langue a-t-elle au cœur de ces guerres ?

Cette expression a été empruntée à Gramsci par l’extrême droite, à la fois en France et aux États-Unis. Depuis les années 1990, les “cultural wars” n’ont cessé de s’amplifier ; leurs promoteurs ont attaqué des centres de planning familial ou des lieux gay ; elles sont aujourd’hui financées et sont au sommet du pouvoir. JD Vance dit quand même que “l’université est l’ennemi”. En France, ce que proposaient le Club de l’horloge et le FN dès les années 1980, c’était de changer le vocabulaire. Il ne s’agissait pas encore alors d’acheter des magazines ou des chaînes de télé ; il s’agissait vraiment de transformer les termes du débat public et de mettre à l’agenda certains sujets dont on ne parlait pas encore : l’immigration, l’identité. L’un des responsables du FN, Jean-Yves le Gallou se félicitait à la fin des années 1990 que l’identité soit devenue une question partagée par tout le monde. Une bataille a été alors gagnée. Quand Jean-Marie Le Pen perd en 2007, il se console en se disant que Sarkozy lui a piqué toutes ses idées. En 2026, on a passé un cap, on est vraiment à fond dans la guerre culturelle. Des armées attaquent aujourd’hui. Mais à mon avis, on fait une erreur en reprenant cette métaphore guerrière. Parce que l’on s’inscrit exactement dans le champ idéologique de cette pensée obsédée par les ennemis à abattre. Je ne vois pas en quoi c’est une solution démocratique de dire qu’on va écraser une partie de l’électorat ou même de valider la notion de pugilat comme manière de penser. Ça ne va pas aboutir à revitaliser la diplomatie, la négociation, la démocratie.

Comment comprenez-vous le mécanisme sémantique de l’inversion à laquelle on assiste dans le débat public : la droite serait l’incarnation de la protection de la liberté d’expression et du pluralisme quand la gauche serait dans le camp de la censure ?

Alors ça, c’est vraiment la guerre culturelle. Quand Vance vient à Munich, il dit aux Européens : “il y a un gros problème de liberté d’expression chez vous”. Parce qu’on a demandé au réseau X de modérer les propos antisémites qui circulaient, qui sont une infraction légale quand même ! Cela fait dix ans que même sur les campus, j’observe cette offensive de jeunes trumpistes qui font du forcing, qui invitent sciemment des suprémacistes blancs et idéologues d’extrême droite, comme Stephen Miller, aujourd’hui conseiller à la Maison Blanche. Pour qu’il soit boycotté et qu’ils puissent affirmer sans vergogne : vous voyez, c’est la gauche qui censure, elle ne représente pas la liberté d’expression, contrairement à nous. Voilà, on nous impose maintenant dans nos recrutements de professeurs de faire de la place à la diversité d’opinions, y compris dans les sciences, en histoire, en devant intégrer des personnalités venues de think tanks ultraconservateurs.

Globalement, les mots sont vidés de leur sens, on en voit aussi la logique en France, avec les débats dévoyés par le RN, par exemple, sur la laïcité. On en a fait une arme législative contre une seule population, les musulmans. Pour la liberté d’expression, c’est la même chose, on cherche à piéger l’adversaire. Pourquoi lorsqu’on dit que “Mbapé n’est pas tout à fait blanc”, comme l’a déclaré Zemmour l’autre jour, vous voulez nous interdite d’antenne, répètent les gens d’extrême-droite ! Or, la liberté d’expression, ce n’est pas la liberté de dire n’importe quoi, ce n’est pas la liberté de proférer des insultes, de proférer des incitations à la haine raciale. L’incitation à la violence n’est pas dans cette sphère de la liberté d’expression. Elle est en train d’attaquer les conditions mêmes du pluralisme et de la démocratie.

“Mon livre est une critique d’une langue dévoyée, mais c’est aussi une ode à langue juste, comme un idéal”

En quoi la sémiologie est-elle nécessaire à pratiquer pour comprendre ce qui se joue dans la politique aujourd’hui ?

Je ne viens pas de la linguistique ni de la stylistique : ce qui m’intéresse, c’est donc la sémiologie, les signes, le processus de signification, comme Roland Barthes l’a théorisé. On est actuellement dans une effervescence, d’accélération de l’évolution technique avec l’IA. Mais au-delà de ces bouleversements, on peut essayer de comprendre ce qui fait sens. On est entré dans une ère où tous les outils signifiants – le langage, les symboles, la loi… –, sont en train d’être déstructurés, décorrélés du réel, des faits historiques. Aux États-Unis, on est en plein révisionnisme historique, il n’y a plus eu d’esclavage par exemple. On décorrèle les mots de leur sens, de la philologie historique, comme avec les mots, laïcité, liberté, et même égalité. L’une des forces des discours populistes, c’est qu’ils donnent des clés de compréhension simplistes et erronées, à ce point simplifié qu’on a l’impression de reprendre une maîtrise du récit, de reprendre un avantage épistémologique sur ce qui se passe et nous déboussole. Donc la sémiologie invite en tant que discipline à mon avis à ne pas se laisser désarçonner par le manque de sens, en réancrant la langue dans sa fonction première, qui est de signifier, rendre intelligible, dialoguer, en faire un instrument d’interaction intelligente.

Une langue juste, est-ce que cela existe ?

Mon livre est une critique d’une langue dévoyée, mais c’est aussi une ode à langue juste, comme un idéal. Je pense que souvent cette langue juste peut se lire dans des œuvres de littérature parce que les écrivains essaient de trouver la langue juste pour dire exactement ce qu’ils veulent signifier, ce qui n’a pas été encore écrit. Mais dans notre quotidien, je pense qu’une langue juste est souvent un idéal une visée. Un horizon, un étalon. Quand je parle, je me demande si je ne fais pas défaut à la langue, à ce que je décris quand j’utilise ce mot ; n’est-ce pas trop grandiloquent, est-ce que c’est étayé ?
C’est tout à fait possible de l’avoir comme une éthique en fait. Pas forcément quelque chose de facile, mais c’est une boussole.

Quelles lectures vous semblent des illustrations de cette langue juste ?

Les carnets de journaliste George Orwell, par exemple, sont assez incroyables, en termes de choix des mots toujours réfléchis, en termes de conscience critique de soi. Rien à voir, mais Christine Angot est dans une sorte d’intensité de dire justement ce qui a eu lieu, ce qui n’a pas eu lieu, ce qui n’a pas été dit. Des poètes aussi, comme Yves Bonnefoy, chez qui l’expression fait advenir un sens qui n’existait pas encore, ou le dessine comme un horizon qu’on ne pouvait pas encore dire avec des mots. Une langue juste, ce n’est pas forcément qu’on a réussi à dire quelque chose, mais qu’au moins on a cette conscience critique de ce qui manque encore pour être arrivé au terme.

Propos recueillis par Jean-Marie Durand

D’abord ils sont venus chercher les mots, Cécile Alduy, Les arènes, 368 p., 20 euros.

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