Après la salve de questions de la présidente du tribunal, place aux réquisitions du ministère public. Le procureur du Roi réclame des peines entre 30 mois et 10 ans de prison. ...
L'audience a des allures de face-à-face. D'un côté, le procureur du Roi, dressé derrière son pupitre. De l'autre, une bonne partie des quarante-six prévenus poursuivis pour participation à une organisation criminelle active dans la vente de cannabis et de cocaïne au cœur du passage couvert de Matonge (Ixelles).
"Le procès du royaume de la débrouille": Une quarantaine de prévenus poursuivis pour le hotspot Matonge"Voilà près de onze ans que je suis au parquet. Et depuis mon premier jour ou presque, cette galerie est considérée comme un endroit problématique du point de vue des stupéfiants", explique le représentant du ministère public à l'entame de son réquisitoire.
Les prémices de l'enquête remontent au 2 mai 2025. Un procès-verbal trace les grandes lignes du trafic de drogues à Matonge. Sur cette base, les autorités lancent une série d'observations à proximité de la chaussée de Wavre. Ces dernières s'étaleront jusqu'en octobre 2025.
Minutieusement, les policiers notent les allées et venues des uns et des autres. Remarquent les petites scènes d'achat de stupéfiants. Les sachets qui circulent de main en main. "Nous sommes face à une zone de vente fort active", commente le magistrat. Or, un point de deal qui "génère un tel passage de chalands est tenu", poursuit le procureur.
Les enquêteurs estiment que le "hotspot" rapporte 5 355 euros par jour. Soit un avantage patrimonial illicite minimum de 6,131 millions, dont le parquet réclame la confiscation.
Un policier à vélo à l'entrée de la Galerie Matonge dans la chaussée de Wavre à Ixelles. ©EdA - Julien RensonnetEn juillet 2025, des agents dressent un énième P.V. relatif à des faits de stupéfiants (non joint au dossier principal, NdlR) survenus à proximité de la galerie commerçante. Des comptes Snapchat sont découverts dans les téléphones des suspects. Dans les mois qui suivent, les autorités identifient les personnes dissimulées derrière les pseudos. Ils repèrent également certains groupes sur la messagerie instantanée, dont l'un s'intitule "Équipe A".
Un utilisateur, surnommé "Thanos" (en référence à un super-vilain de l'univers Marvel), semble être le meneur du groupe. Les enquêteurs finissent par le relier à M.B., un trentenaire, déjà condamné pour coups et blessures, viol, mais aussi assassinat.
Ce dernier entretient d'étroits contacts avec une jeune femme, N.V., ayant écopé de 5 ans de prison ferme devant la cour d'appel pour vente et importation de drogues. Le duo échange régulièrement. Se réunit dans le lobby d'un hôtel. Aux yeux des policiers qui les épient, N.V. se montre "prudente". "Elle ne se balade pas sans regarder par-dessus son épaule. Elle maîtrise les contre-mesures. Elle fait des arrêts qui n'ont pas beaucoup de sens sauf de vérifier qu'elle n'est pas suivie", détaille le procureur.
"Je ne comprends vraiment pas ce que je fais là" : le laborieux défilé des prévenus au premier jour du procès MatongeUn téléphone sur le toitEstimant s'approcher du but, le parquet décide de mettre le dossier à l'instruction le 15 octobre 2025. Quelques semaines plus tard, le 3 novembre, les forces de l'ordre passent à l'offensive. Vingt-cinq perquisitions sont menées simultanément. Treize personnes sont placées sous mandat d'arrêt. Des téléphones portables et des stupéfiants sont saisis, ainsi qu'un pepper spray.
Lors de leurs auditions, les suspects nient les faits, quelques-uns émettent des aveux limités. Dans des GSM, les enquêteurs retrouvent pourtant des images de drogues et des billets de banque, mais aussi des discussions sur les "horaires", la "comptabilité", les "inventaires".
Mais lors de ces opérations policières, le dirigeant présumé M.B. demeure aux abonnés absents. Lorsque les forces de l'ordre pénètrent à l'intérieur de son "point de chute temporaire" à Auderghem, ils trouvent plusieurs kilos de cannabis, 196 grammes de poudre blanche et un téléphone caché… sur le toit.
De début mars 2022 à fin janvier 2025, l'homme réalise aussi pour plus de 57 000 euros de dépôts en espèces suspects sur son compte bancaire. Sans profession, cet ancien champion de boxe explique que cet argent provient de l'organisation de soirées ainsi que par des revenus liés au sport.
Jusqu'à dix ans de prison"À la base, je n'étais pas convaincu de l'existence d'une organisation criminelle, reconnaît le ministère public. Mais plus j'ai lu ce dossier, plus je me suis rendu compte qu'elle existait bel et bien." Selon le parquet, le point de deal n'a rien d'un système horizontal : "Vous avez ici une structure hiérarchique avec des rôles définis."
Le magistrat estime, cependant, qu'au vu de l'absence de preuves "d'intimidation, de corruption ou de menaces", la prévention de membre d'une organisation criminelle ne tient pas pour une partie des prévenus. Ils demeurent par contre poursuivis en qualité de participant à une association active dans la vente de stupéfiants.
©BelgaimageLe procureur a réclamé entre 30 et 40 mois de prison à l'encontre de la majorité des prévenus, dont la plupart comptabilisent de nombreux antécédents judiciaires. Il a également sollicité l'acquittement au bénéfice du doute de six d'entre eux.
Les deux figures centrales de cette organisation présumée risquent quant à elles de lourdes peines. Cinq ans ont été requis contre N.V., la "fournisseuse" présumée. Quant à M.B., décrit comme "l'astre solaire autour duquel tout gravite", le procureur a requis dix ans.
Une "dynamique de représailles" entre deux bandes rivales à l'origine de la récente vague de fusilladesPour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.