Kiev a jusqu’à présent réussi à maintenir un corridor maritime vital depuis les ports de la mer Noire. Mais, après s’être concentrés sur les infrastructures énergétiques, les drones russes menacent désormais la viabilité économique de ce hub portuaire. ...
Lundi 1er juin. Sous un ciel couvert, un patrouilleur de la marine ukrainienne fend les flots au large d'Odessa, laissant derrière lui une traînée d'écume bouillonnante. À l'arrière du navire, un marin casqué et équipé d'un gilet pare-balles scrute l'horizon, jumelles à la main. Sa mission : repérer et abattre les drones russes qui menacent quotidiennement les infrastructures portuaires ukrainiennes.
"Notre objectif principal est d'assurer la sécurité des navires marchands afin qu'ils puissent continuer à travailler et que l'Ukraine puisse continuer à gagner de l'argent grâce à ses exportations, explique Mykola, ancien de la marine marchande qui pilote désormais ce navire militaire. Et, bien sûr, nous protégeons nos citoyens depuis la mer, où nous pouvons intercepter les drones avant qu'ils n'atteignent la côte."
Pour ce faire, l'équipage peut compter sur plusieurs mitrailleuses embarquées, dont une montée sur une tourelle à la proue du navire, et opérée depuis la cabine. Cette puissance de feu, non négligeable, n'est pas de trop : sur son téléphone, l'un des marins nous montre une vidéo d'un drone naval russe neutralisé, dérivant à la surface de l'eau. "Nous l'avons intercepté", explique-t-il, avec une pointe de fierté.
Avec l'intensification récente des frappes russes sur les infrastructures portuaires de l'Ukraine, Mykola et ses camarades sont de plus en plus sollicités.
Depuis la prise de Marioupol par la Russie en 2022 et l'arrêt des activités du port de Mykolaïv, le complexe portuaire formé par Odessa, Tchornomorsk et Pivdenny est devenu le principal débouché maritime de l'Ukraine en mer Noire : ces trois ports concentrent aujourd'hui la quasi-totalité des exportations ukrainiennes de minerai de fer et plus de 90 % des exportations agricoles du pays. Une importance stratégique qui en fait aussi une cible de choix pour Moscou.
Selon le vice-Premier ministre ukrainien Oleksiï Kouleba, plus de 900 installations portuaires et 177 navires civils ont été endommagés ou détruits depuis le début de l'invasion russe, en février 2022. Sur les seuls quatre premiers mois de l'année 2026, la Russie aurait lancé plus de 800 drones contre les infrastructures portuaires ukrainiennes, soit plus de dix fois plus que sur la même période un an plus tôt.
"Tout peut basculer, d'un jour à l'autre" : le système énergétique ukrainien sous le feu russeAprès avoir plongé l'Ukraine dans le froid et l'obscurité au cours de l'hiver, Moscou cherche désormais à étrangler l'économie du pays, en perturbant les exportations et en faisant augmenter le coût du commerce maritime. Plusieurs cargos battant pavillon étranger ont déjà fait les frais de cette campagne. En décembre 2025, trois navires appartenant à des intérêts turcs ont ainsi été endommagés lors d'attaques contre Tchornomorsk et Odessa. Deux semaines plus tard, deux navires panaméens, venus charger du blé, étaient à leur tour visés à l'approche d'un port ukrainien.
Les travailleurs civils des ports figurent parmi les premières victimes de cette guerre d'attrition économique. "Les gens travaillent littéralement sur la ligne de front", résume Oleg Hryhoriouk, président du Syndicat des travailleurs du transport maritime d'Ukraine (MTWTU), qui représente marins, dockers et travailleurs portuaires. Au terminal à conteneurs HHLA d'Odessa, les alertes aériennes interrompent régulièrement les opérations. "Aujourd'hui déjà, nous avons perdu trois heures de travail à cause des alertes", expliquait Oleksandr Shoutourminskyi, docker et représentant syndical du terminal, le 27 mai dernier. Certaines de ses équipes passent jusqu'à huit heures par service dans les abris. Les opérateurs de grues sont particulièrement vulnérables.
"Un missile tiré depuis la Crimée peut atteindre le port en trente secondes à une minute et demie. Pour descendre d'une grue, il faut entre deux minutes trente et trois minutes", explique-t-il. Les grutiers travaillent désormais en casque et gilet pare-balles, malgré des températures pouvant parfois dépasser les 40 °C dans les cabines. Depuis le début des frappes sur les infrastructures portuaires, le terminal a perdu trois employés et compte huit blessés. "Si vous pensez que les gens n'ont pas peur de venir travailler, ce serait mentir, reconnaît Shoutourminskyi. Chaque jour, mes gars viennent bosser comme si c'était leur dernier."
Certains employés prennent des arrêts-maladie pour récupérer psychologiquement après des semaines de bombardements.
Drones et missiles ne sont pas le seul danger qui guette ces travailleurs portuaires. Sur l'écran GPS du patrouilleur ukrainien, des têtes de mort signalent encore la présence de mines dérivantes. "Nous sommes chargés de les repérer afin qu'elles puissent être ensuite neutralisées par les démineurs", explique Mykola.
Aux destructions directes occasionnées par les frappes s'ajoutent les conséquences indirectes de la guerre : les coupures d'électricité provoquées par les attaques russes contre le réseau énergétique compliquent le fonctionnement des terminaux. Certains équipements ne fonctionnent que grâce à des générateurs coûteux et difficiles à obtenir. D'autres infrastructures attendent depuis des mois des pièces de rechange importées. "On commande les composants à l'étranger, on attend plusieurs mois qu'ils soient livrés; puis, on espère qu'ils ne seront pas détruits à nouveau", soupire Hryhoriouk.
À Odessa, le travail des légistes pour rendre leur nom aux morts de l'Ukraine : "Papa, nous t'attendons"Malgré tout, les ports ukrainiens continuent de fonctionner. Les volumes traités augmentent progressivement depuis la mise en place par Kiev du corridor en mer Noire : plus de 30 millions de tonnes de fret ont ainsi été traitées dans les ports ukrainiens depuis le début de l'année. Mais cette reprise reste fragile.
"Après chaque amélioration de la situation sécuritaire, certains armateurs reviennent. Puis, une nouvelle attaque survient et tout est remis en question", observe le responsable syndical. À long terme, les professionnels du secteur redoutent une menace autrement plus pernicieuse que les bombardements : la disparition progressive de la main-d'œuvre qualifiée. Même avant la guerre, les ports ukrainiens peinaient déjà à attirer de jeunes travailleurs. Depuis 2022, nombre de spécialistes ont trouvé un emploi en Allemagne, en Pologne ou ailleurs en Europe. "Le plus grand défi après la guerre sera probablement de faire revenir les travailleurs", estime Hryhoriouk.
En attendant, en dépit des sirènes qui retentissent désormais chaque jour, le travail se poursuit sur les quais d'Odessa, de Tchornomorsk et de Pivdenny. De ses dockers, marins et travailleurs portuaires dépendent désormais la survie économique de l'Ukraine.
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