Le Belge Joeri Rogelj est un climatologue reconnu internationalement, qui conseille le Secrétaire général de l’Onu et l’Union européenne. Le quadragénaire installé au Royaume-Uni enseigne à l’Imperial College London. Quatrième épisode de notre série : “Ces scientifiques belges célébrés à l’étranger”. ...
À entendre le Belge Joeri Rogelj, son impressionnant parcours, qui l'amène à coordonner des rapports des Nations unies suivis dans le monde entier, à donner des interviews au New York Times, à conseiller la Commission européenne, à enseigner à Londres dans une des meilleures universités du monde, ou encore à collectionner les récompenses diverses, est arrivé… par hasard. "Je pense que certaines personnes ont un plan de vie très détaillé, avec un objectif précis, observe-t-il lors d'un entretien avec La Libre. Moi, ce n'est que très tard que ma vie a commencé à prendre une direction claire, vous le voyez avec mon parcours…"
Joeri Rogelj est entre autres Docteur Honoris Causa de la VUB. Ici, à la cérémonie le 6 juin 2025. ©gregorydeleeuw.myportfolio.comEffectivement, celui qui est à présent internationalement renommé pour son activité de climatologue a réalisé des études d'ingénieur mécanicien, avec une spécialité en sciences biomédicales à la KU Leuven. Ces études très scientifiques ont été suivies d'un master en études culturelles et du développement, au département d'anthropologie sociale et culturelle. Et de nombreux séjours à l'étranger : en Colombie, pour de la recherche en développement durable et en éducation, au Rwanda, pour travailler avec la Coopération belge et aider à implémenter des systèmes d'eau potable et d'électrification dans les campagnes… "Les expériences internationales vous ouvrent les yeux", confie-t-il, évoquant aussi son Erasmus en Suisse allemande. "Mais à mon retour du Rwanda, j'avais vraiment envie de retourner vers la recherche académique, et au final, une chose qui m'a toujours intéressé est l'interface entre la société et l'environnement. C'est en partie pour cette raison que les technologies biomédicales m'intéressaient, elles se trouvent à l'interface entre notre cerveau et ce qui, en gros, fait de nous ce que nous sommes."
Conseiller de la présidenceCe natif de Hoevenen, un petit village "dont vous n'avez jamais entendu parler" au nord d'Anvers, part alors en Allemagne, à Potsdam au prestigieux Institut pour la recherche sur l'impact du climat. "J'ai eu la chance de pouvoir y rentrer comme chercheur, et encore plus de chance car j'ai été nommée dans ce cadre, conseiller scientifique auprès de la Présidente de la Cop Climat à Copenhague, le sommet de négociations sur le climat en 2009." Pourtant, né en 1980, Joeri Rogelj avait alors à peine trente ans et était surtout un total débutant dans le domaine.
Joeri Rogelj (à droite) avec son confrère climatologue de la VUB Wim Thiery. ©gregorydeleeuw.myportfolio.com"Comment est-il possible qu'une personne débutante soit nommée conseiller scientifique ? En fait, le groupe de recherche auquel j'appartenais était le seul au monde capable de réaliser une analyse spécifique. Cette analyse consistait alors à estimer l'ampleur des engagements pris par les pays en matière climatique. Et ensuite, à calculer les conséquences de ces engagements sur le réchauffement climatique. Les scientifiques de ce groupe disposaient d'une boîte à outils spécifique pour effectuer ces calculs. La présidence de la Cop les a contactés, car elle souhaitait un conseiller qui lui soit exclusivement dédié, étant donné la confidentialité des informations. Malheureusement, tous les autres membres de l'équipe de recherche travaillaient déjà pour l'Allemagne, l'UE, les petits États insulaires ou les pays les moins avancés. Il n'y avait donc personne de disponible pour ce poste, à l'exception de celle qui venait de commencer. Cette personne, c'était moi", s'amuse-t-il à présent.
Joeri Rogelj : "Les options probables pour limiter le réchauffement à 1,5°C ont disparu""À ce stade, je n'y connaissais rien en changement climatique. La courbe d'apprentissage fut abrupte !", convient-il. Mais c'est en fait ce rôle et ce domaine de recherche qui a lui permis de coordonner le principal rapport mondial annuel sur les efforts des États en matière climatique, depuis la première édition en 2010. Sous l'égide des Nations unies, ce document de référence est désormais publié un peu avant chaque Cop climat et est attendu chaque année à l'automne par tous les pays, institutions, ONG et médias du monde entier. Cet Émissions Gap Report, très commenté, met en évidence l'écart entre la tendance actuelle des émissions de gaz à effet de serre et le niveau qu'elles devraient atteindre pour stabiliser la température de la planète. "Juste avant cette interview, je travaillais encore à éditer un draft du prochain rapport", glisse-t-il.
"Fini le baratin"Le document est si rarement porteur de bonnes nouvelles, qu'il y a quelques années, le rapport, dont le contenu est très sérieux, a commencé à porter des titres à jeux de mots ironiques comme Broken Record (disque rayé ou record brisé), ou No more hot air (plus d'air chaud ou plus de baratin). "Je ne m'attribue pas le mérite des titres", c'est plutôt un travail d'équipe afin de rendre l''intitulé du document "plus catchy" "car au début ils étaient vraiment très ennuyeux", sourit le scientifique belge. Mais quel que soit le titre, la conclusion générale du rapport est de toute façon toujours la même : les promesses des pays en matière de réduction d'émission de gaz à effet de serre ne sont pas suffisantes au regard de la hausse des températures et des objectifs fixés pour limiter les conséquences les plus graves du réchauffement de la planète.
Cependant, Joeri Rogelj – qui a tout de même entre-temps décroché un doctorat en climatologie à l'ETH Zurich – affirme ne pas être désespéré, même en compilant ce genre de chiffres tous les ans : "Je ne dirais pas que je suis sans espoir, car je suis conscient qu'il y a une très grande différence entre l'échec total et ce que nous pouvons encore accomplir aujourd'hui. Même s'il est clair que, dans un univers idéal, le monde aurait commencé en 1990 ou en 1995 à réduire drastiquement ses émissions, et nous serions aujourd'hui dans une situation bien plus facile."
Ce rapport de 2004 sur le changement climatique refait surface en Belgique: "C'est à en pleurer", déplore Jean-Pascal van YperseleEt malgré les répétitions, le rapport garde toute son utilité, argue le climatologue anversois : "Je pense que, comme un rappel annuel de la direction que nous prenons, mais aussi comme un rappel de ce que nous pourrions accomplir si nous nous y mettions sérieusement, ce rapport est très utile. Et je pense qu'il est important de dire la vérité aux puissants, et c'est ce que fait ce rapport : au fil des décennies, il s'est imposé comme une référence essentielle, citée par les ministres, les présidents et dans toutes les instances de l'Onu. Il porte haut et fort la voix de la science et des preuves."
Conseiller à l'Onu et à l'UEParmi ses nombreuses fonctions, Joeri Rogelj est aussi un des auteurs des rapports du Giec (Groupe des experts de l'Onu sur le climat). En 2019, il est en outre devenu le plus jeune membre du Groupe consultatif scientifique sur le climat du Secrétaire général de l'Onu, Antonio Gutteres, connu pour ses images chocs lorsqu'il évoque les risques du dérèglement climatique. "Il se tourne vers les scientifiques pour bien comprendre ce que disent les données probantes, ce qui peut être affirmé et ce qui ne peut pas l'être. En tant que Secrétaire général de l'Onu, il dispose d'une tribune très importante ; il ne prend pas nécessairement de décisions à la place des pays, mais il porte une voix très forte. Je pense que c'est un bon communicant et, surtout, ce qui importe dans sa communication, c'est que ses messages reposent toujours sur des données probantes. Il n'exagère pas. Je n'aime pas ceux qui recourent à un discours alarmiste — où l'on grossit les traits pour tirer la sonnette d'alarme — car je pense qu'il suffit de s'en tenir aux faits et de les communiquer efficacement : la situation est déjà suffisamment alarmante en soi."
Joeri Rogelj, à la cérémonie des DHC. ©gregorydeleeuw.myportfolio.comDe 2022 à 2026, il fut l'un des quinze conseillers de l'Union européenne sur son action climatique. "J'ai été fortement impliqué dans les conseils relatifs à l'objectif climatique de l'UE pour 2040", retrace-t-il." La science ne dicte pas directement les décisions prises, mais elle établit les faits. Si l'on accepte les faits et que l'on peut dire : "Voici les faits et voici nos décisions, ce sont deux choses différentes", alors nous sommes sur la bonne voie." Quant à la Belgique, analyse celui qui fut expert pour "L'Affaire climat", elle "n'est généralement pas considérée comme étant à l'avant-garde de l'action climatique, ce qui est dommage car c'est une région très innovante, avec beaucoup d'entrepreneurs, qui pourraient vraiment relever ce défi et contribuer à un avenir meilleur. La Belgique est aussi extrêmement vulnérable au changement climatique. En fait, la majeure partie de l'Europe est assez vulnérable au changement climatique." Ce qui ne l'empêche pas que notre pays lui manque : tout simplement, "c'est là où je me sens chez moi. J'aime aussi ce mélange d'entrepreneuriat, plein de choses se passent, mais sans obsession, dans une atmosphère très "laid back"".
La planète échappera finalement au "pire futur possible", selon les climatologues… Mais aussi au meilleurDésormais, après un passage par l'Autriche, notre compatriote est installé au Royaume-Uni car il a souhaité suivre celle qui est désormais son épouse. Il a d'abord enseigné à Oxford, avant d'être désormais "Full Professor" à l'Imperial College London. La famille vit à Reading, à une soixantaine de kilomètres de Londres. "Comme dans toutes les métropoles internationales, le coût de la vie est très élevé à Londres. Du coup, à ce stade, j'ai un peu renoncé à mon ambition de vivre à 20 minutes à vélo de mon travail !"
Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.