À Couquèques, les fossiles d’oursins, exhumés par les labours, sont légion dans les champs de vignes. Vestiges d’une mer peu profonde, il y a -40 millions d’années, ils ont nourri l’imaginaire des populations
Des champs de vignes à perte de vue qui, en ce dimanche midi de juillet, sous un soleil de plomb, ne dispenseront pas l’ombre espérée à leurs visiteurs. Mais Frédéric Bordessoule n’en a cure. Du haut de ses 50 ans, le paléontologue girondin a beau remonter tous ces rangs de vigne depuis sa prime jeunesse ou presque, il s’avance sur une parcelle à nu, à l’entrée du bourg de Couquèques, dos courbé, curiosité intacte, presque enfantine, à la recherche de fossiles d’oursins dans la terre retournée. « Là, c’est de la fouille de glanage, presque du ramassage ! Je n’étais pas venu depuis des ann...
Des champs de vignes à perte de vue qui, en ce dimanche midi de juillet, sous un soleil de plomb, ne dispenseront pas l’ombre espérée à leurs visiteurs. Mais Frédéric Bordessoule n’en a cure. Du haut de ses 50 ans, le paléontologue girondin a beau remonter tous ces rangs de vigne depuis sa prime jeunesse ou presque, il s’avance sur une parcelle à nu, à l’entrée du bourg de Couquèques, dos courbé, curiosité intacte, presque enfantine, à la recherche de fossiles d’oursins dans la terre retournée. « Là, c’est de la fouille de glanage, presque du ramassage ! Je n’étais pas venu depuis des années », savoure-t-il, récolte du jour dans la paume d’une main.
Couquèques, discret village de 270 habitants, dans le vignoble du Médoc, mais, dans le milieu des paléontologues, un nom « mondialement connu » de longue date, prévient Frédéric Bordessoule, pour la richesse de ses fossiles d’oursins, ces invertébrés de la classe des Echinoidea (Echinides) en forme de galet. Ils remontent à l’âge Bartonien, il y a -40 millions d’années, et sont autant de témoignages affleurant du sous-sol calcaire sur lequel s’est déposée une couche sablo-graveleuse, le tout fondant la singularité du terroir viticole. Et, là aussi, une renommée planétaire, en l’occurrence entretenue à coups de prestigieux crus classés.
« Très aléatoire »Du temps de nos oursins, l’actuelle Gironde était une mer tropicale, où baignaient, curiosité géologique, les îles de Villagrains formées à la faveur de la formidable poussée pyrénéenne, au début du Tertiaire. Toute une faune marine prospérait à hauteur du Médoc d’aujourd’hui, pas si loin des plages, à une profondeur n’excédant pas 10 mètres : non seulement des oursins, mais aussi des coraux solitaires, de grands foraminifères (des êtres unicellulaires protégés par une coquille calcaire) ou encore des bivalves.
Un peu plus loin, sur un arpent où quelques débris affleurent.
D. B. / SO
Le même fossile, dans un parfait état de conversation, dont on distingue l’empreinte du « système ambulacraire » de l’oursin, en forme d’étoile ou de fleur.
Frédéric Bordessoule
Couquèques en est la vitrine éclatante. Pourquoi donc le site est-il fertile, et plus fertile qu’ailleurs ? « Il est vrai que la concentration en fossiles d’oursins est remarquable, car nous sommes géologiquement sur un dôme calcaire daté du Bartonien », explique Frédéric Bordessoule. « Le Médoc dans son ensemble est riche en fossiles, mais Couquèques remporte la palme. On peut avancer l’hypothèse que l’ancien milieu de vie à l’emplacement actuel de Couquèques présentait une forte fréquence en oursins, qui se sont fossilisés quasiment sur place. »
« Le Médoc dans son ensemble est riche en fossiles, mais Couquèques remporte la palme »
Car les conditions de vie, présumées idéales, ne font pas tout. Plusieurs conditions sont requises pour accéder au stade de la fossilisation, et celles-ci étaient manifestement réunies à Couquèques : « Il y a des zones où l’on ne trouve rien. C’est très aléatoire », rappelle le paléontologue. « À la mort de l’animal, il faut que la matière organique, que l’oursin, soit enfoui rapidement dans des sédiments meubles, à l’abri de l’oxydation, à l’abri des prédateurs, à l’abri des mouvements de marée. » Ces sédiments viennent à leur tour également combler la partie interne de la coquille. Une coquille qui finit parfois par disparaître, non sans avoir laissé la contre-empreinte. Le fossile est né.
SymétrieEn ce dimanche d’été, sauf à espérer une pluie soudaine qui rince sur place les oursins ainsi glanés, il suffira d’une vieille brosse à dents pour découvrir la finesse du « test », l’enveloppe de l’oursin fossile. « À l’œil nu, on n’y voit pas grand-chose. À la loupe, c’est une grande richesse de coquilles », prévient Frédéric Bordessoule. Un moment de grâce inattendu pour le premier venu : après nettoyage, le fossile laisse apparaître une curieuse « gravure » en forme d’étoile, ou de fleur, c’est selon, qui n’est autre qu’un vestige du système ambulacraire de l’oursin : un réseau de cinq branches piquées offrant une symétrie dite pentaradiée.
« À l’œil nu, on n’y voit pas grand-chose. À la loupe, c’est une grande richesse de coquilles »
Autant de formes qui, de par le monde, nourrissent depuis la nuit des temps l’imaginaire des populations locales. Dans sa thèse d’État sur, excusez du peu, « L’approche statistique dans l’interprétation de la systématique de l’évolution et de la paléoécologie des échinidés des formations du Cénozoïque bordelais » soutenue en 1974, la paléontologue Suzanne Chavanon (1), dont les travaux font toujours référence, y fait d’entrée allusion : « Ramenés à la surface par les labours, les oursins fossiles, avec leurs zones ambulacraires étoilées, ont souvent intrigué les habitants des campagnes ; dans le Médoc, ne leur a-t-il pas été attribué une origine extra-terrestre, les considérant comme des étoiles tombées du ciel et pétrifiées. » Du fossile à la poésie, il n’y a qu’un pas. Aux abords d’une ancienne carrière devenue dépôt de gravats, Frédéric Bordessoule en fait cent : « On peut tomber sur une pépite ! C’est encore possible ! »