La mort de six ouvriers sur le chantier de la tour Oxy à Bruxelles a rappelé un triste constat : le travail peut tuer. Même en Belgique. Chaque année, des dizaines de personnes perdent la vie au boulot, d’autres gardent de lourdes séquelles. Qui sont-ils ? Quelles sont les suites judiciaires données à ces dossiers ? Explications. ...
Les chantiers, c'était son "truc" à Alain. L'odeur du goudron, le bourdonnement des pelleteuses, l'esprit de camaraderie entre ouvriers. Ce Namurois au caractère bien trempé a toujours préféré le travail manuel. À quinze ans, il arrête ses études et, de petits boulots en petits boulots, il finit par dégoter un emploi dans une société de construction de Jemeppe-sur-Sambre.
"J'aimais vraiment mon job. Je dirigeais une équipe de six à huit hommes. On s'occupait des terrassements, des égouttages, de la pose de caniveaux ou de bordures, des raccordements…" Dans cette boîte, il s'y voit à long terme. Jusqu'à ce que ces projets d'avenir s'écroulent un matin de juin 2018.
Ce vendredi-là, peu avant neuf heures, Alain n'aurait pas dû se trouver sur chantier. Avec des collègues, il avait prévu d'aller manifester à Anvers en soutien à des délégués FGTB poursuivis devant le tribunal. On insiste pour qu'il vienne donner un coup de pouce. Las, il accepte. La tâche paraît anodine : de l'asphalte découpé traîne dans un trou, il faut la rassembler pour que la grue puisse tout évacuer. Le quinquagénaire descend au fond de la tranchée, histoire de montrer la marche à suivre à ses collègues.
C'est alors que le machiniste, un sous-traitant, commet une erreur en déposant le bac de la grue sur le pied d'Alain. Trois cents kilos de ferraille lui broient les os, les tendons et les muscles. Canne en main, il se souvient de la douleur : "J'ai gueulé de toutes mes forces. Je ne savais plus bouger ma jambe."
guillementJ'ai gueulé de toutes mes forces. Je ne savais plus bouger ma jambe.
Aux urgences, le couperet tombe : il ne marchera plus jamais normalement. Deux lourdes opérations et d'innombrables infiltrations ne suffisent pas à lui rendre sa vie d'avant. "Mon patron ne m'a même pas passé un coup de fil, après l'accident… Je me suis senti abandonné. Aujourd'hui, je suis incapable de rester longtemps debout ou assis. Aucun métier n'est adapté à ma situation." En 2022, faute de pouvoir reprendre le travail, son entreprise le licencie avec indemnité.
1. Combien d'accidents du travail ?Alain n'est pas un cas isolé. Chaque année, environ 194 000 déclarations d'accidents du travail sont déposées en Belgique (lire par ailleurs), secteur privé et public confondus. Depuis plusieurs années, ces chiffres tendent à diminuer timidement. Entre 2019 et 2024, le nombre de déclarations a ainsi reculé de 12 %. Une baisse que les experts expliquent notamment par le développement du télétravail, mais aussi par la délocalisation d'une série de professions particulièrement accidentogènes (notamment dans l'industrie) hors de nos frontières.
Derrière cette embellie statistique, le rapport de Fedris démontre toutefois une stagnation au niveau des accidents "graves". En prenant en compte les dernières données consolidées (un délai de quatre à cinq ans est nécessaire pour juger si les lésions dues à un accident sont permanentes ou non) de l'Agence fédérale des risques professionnels, le nombre d'accidents ayant entraîné une incapacité permanente oscille globalement autour des 5 550 par an. En 2015, 5 531 cas étaient ainsi recensés pour 5 781, six ans plus tard en 2021.
Le travail peut aussi tuer. L'incendie de la tour Oxy à Bruxelles, où six ouvriers ont tragiquement perdu la vie, a rappelé cette réalité parfois oubliée. Pour l'année 2025, un décompte provisoire fait déjà état de soixante-six personnes décédées sur le chemin ou sur leur lieu de travail. Derrière la litanie des chiffres se cachent des vies brisées et des familles endeuillées. Parmi les victimes : Freddy, 53 ans, écrasé par la chute d'un mur à Gembloux ou ce jeune homme de 18 ans seulement, décédé sur un chantier dans le minuscule village de Sart-Dames-Avelines, à Villers-la-Ville. Ou encore, ce laveur de vitre tombé du deuxième étage d'un immeuble à Schaarbeek en septembre dernier.
2. Qui sont les principales victimes ?Les statistiques confirment ce que les parcours individuels racontent : les professions manuelles et pénibles concentrent la majorité des accidents du travail. Selon les données compilées par Fedris, dans plus de trois cas sur quatre, la victime est un ouvrier. Généralement, il s'agit d'un homme, avec peu d'expérience, actif dans le secteur de la construction (21 % des accidents mortels) ou des transports (17,5 %).
Roméo, lui, a vu la mort de près. Depuis une trentaine d'années, il travaille dans une entreprise de traitement de déchets toxiques dans la région de Liège. Son quotidien se résume à coordonner, répartir et diriger les camions au sein des différentes sections de l'usine. En avril 2025, il effectue sa tournée habituelle d'inspection. Quand un jeune conducteur, encore en écolage, effectue une dangereuse marche arrière.
guillementJ'ai été écrasé pendant cinq secondes. Dans ma tête, cela a duré une éternité. Selon les médecins, deux secondes supplémentaires m'auraient été fatales.
En un instant, Roméo se retrouve pris en sandwich entre le poids lourd et un conteneur. "J'ai été écrasé pendant cinq secondes. Dans ma tête, cela a duré une éternité. Selon les médecins, deux secondes supplémentaires m'auraient été fatales. C'est un miracle que je sois toujours là."
Les mois ont passé, mais les douleurs physiques et les séquelles psychologiques demeurent bien présentes. "Je revis en permanence l'accident. Je me vois mourir. Cela m'empêche de dormir, j'ai aussi des absences, des angoisses."
La médiation plutôt que le tribunal après un grave accident de travail : une alternative moins connue mais souvent plus efficace3. Quelles sont les poursuites judiciaires ?En bout de course, les patrons et les entreprises se retrouvent rarement traînés devant les tribunaux. Et ce, malgré un nombre de dossiers ouverts toujours plus conséquent au sein des différents auditorats de Belgique. Entre 2019 et 2024, les différents ministères publics du pays ont ouvert 4 718 dossiers liés à des accidents du travail. Sur cette même période, le flux d'entrée de nouvelles affaires a bondi de 80,9 %.
©eda Philippe BERGERMalgré cette importante hausse, peu d'affaires atterrissent devant les juges. En 2024, 44,18 % des dossiers ont été traités sans poursuites pénales pour des motifs techniques et 9,7 % pour des motifs d'opportunité. En clair, plus d'un dossier sur deux pour accident du travail se voit classé sans suite par la justice belge.
"Un accident du travail peut survenir alors qu'aucune infraction n'a été commise, rappelle Fabrizio Antioco, premier substitut à l'auditorat du travail de Bruxelles. Il se peut aussi que des poursuites soient impossibles parce qu'il n'existe pas ou pas assez de preuves qu'une infraction a été commise. Quelquefois, des infractions sont constatées mais le lien de causalité entre celles-ci et l'accident n'est pas certain. L'absence de poursuites peut aussi s'expliquer par des motifs d'opportunité. Ainsi, si le préjudice n'est pas grave et que l'employeur a immédiatement pris les mesures nécessaires pour l'avenir, poursuivre peut apparaître inutile."
En 2024, le reste des affaires ouvertes par les ministères publics se sont soldées par une transaction pénale (6,9 %), une probation prétorienne (4,42%), un traitement administratif (5,39%) ou une médiation (seulement 0,11 %). Précisons que, à l'heure d'écrire ces lignes, un dossier sur cinq ouverts (21,01%) était encore au stade de l'information judiciaire.
guillementL'absence de poursuites peut aussi s'expliquer par des motifs d'opportunité. Ainsi, si le préjudice n'est pas grave et que l'employeur a immédiatement pris les mesures nécessaires pour l'avenir, poursuivre peut apparaître inutile.
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