La Tate Modern à Londres raconte “la fabrication d’une icône”, l’engouement pour l’œuvre et la vie de Frida Kahlo. ...
Comme on pouvait s'y attendre l'exposition à la Tate Modern, Frida : The Making of an Icon, attire la grande foule. La Fridamania n'a pas diminué même si une petite-nièce de Frida Kahlo a récemment regretté dans le Times que "son nom n'appartient plus à notre famille" tant il a été repris, utilisé, jusqu'à faire oublier son œuvre si marquante.
L'exposition à la Tate évite ces excès en adoptant un point de vue neuf : montrer comment l'art et la vie de Frida Kahlo (1907-1954) ont inspiré des générations d'artistes issus de divers médias, mouvements et communautés à travers le monde. La Tate recontextualise ainsi l'œuvre, depuis les débuts confidentiels de l'artiste mexicaine jusqu'au merchandising très offensif.
L'exposition est d'abord monographique sur Frida Kahlo, avec une quarantaine de ses peintures, des dessins et une foule de magnifiques photos d'elle prises par les plus grands photographes, seule, ou avec Diego Rivera celui qu'elle épousa deux fois (!), ou avec André Breton qui disait qu'elle était "une bombe avec un ruban autour",
Las Yeguas del Apocalipsis, Las dos Fridas, 1989. © Yeguas del apocalipsis. Tate Collection. Image courtesy Malba Foundation, Museum of Latin American Art of Buenos Aires.On est ému de la revoir, comme vivante, sur un film en couleurs de Nickolas Muray, réalisé en 1941où elle est chez elle dans la casa Azul avec Diego Rivera qui lui témoigne sa tendresse, deux amoureux dans leur jardin à Mexico.
Diego Rivera (1886-1957) commença à peindre dans les années 1915, dans le sillage de l'avant-garde parisienne pour devenir le grand muraliste des révolutions mexicaines. Elle avait rencontré Diego en 1928 quand elle n'avait que 20 ans et lui, 42 ans. Il peignait les fresques du ministère de l'Éducation. Il était éléphantesque dans son corps, ses désirs, son art, il était "son crapaud insatiable".
La Casa Azul, une maison comme extension du corps et de l'œuvre de Frida Kahlo
Frida Kahlo, Self-Portrait (With Velvet Dress) 1926. Private Collection. ©Photo : D.R.Puis ce fut leur mariage, "les noces d'un éléphant et d'une colombe", disait le père de Frida. Un couple impossible, "il voulait être aimé de tous, elle voulait être aimée de Diego",
"Fridamania" aux TuileriesOn expose ses robes tehuana multicolores, ses bijoux, et même ses corsets et prothèses consécutifs à son terrible accident à 18 ans, fauchée par un bus. Sur un de ces corsets, on voit le marteau et la faucille des communistes et l'enfant qu'elle n'a jamais eu, dans un utérus.
Frida Kahlo, Self-Portrait with Loose Hair 1946. Private collection. ©Photo D.R.On connaît sa passion pour le révolutionnaire Trotski arrivé en exil à Mexico en 1937, poursuivi par les sbires de Staline. Trotski sera assassiné en août 1940, d'un coup de piolet, dans sa maison-bunker par un faux "ami", en fait agent du Guépéou : Ramon Mercader. Entre Frida et Trotski, ce furent trois années folles où l'art, l'amour, le sexe et la politique se sont mêlés dans l'atmosphère du Mexique postrévolutionnaire.
Même dans un cercueil, je ne veux jamais être couchée
Certes, on ne retrouve pas à la Tate ses grands tableaux les plus célèbres, comme son Portrait à la colonne brisée, ni sa peinture de 1940 El sueño (La cama), vendue en novembre dernier chez Sotheby's à New York pour 54,7 millions de dollars, record absolu pour une œuvre d'un artiste latino-américain et record pour une artiste femme. Signe que l'engouement pour ses œuvres ne faiblit pas.
Mais on découvre à la Tate de nombreuses petites peintures néanmoins très intéressantes de ses débuts, de sa période surréaliste ou des natures mortes.
Sont exposés plusieurs autoportraits très forts : Autoportrait avec robe de velours (1926) peinte juste après son accident quand elle n'a encore que 19 ans, et ce rare Autoportrait aux cheveux défaits (1938). Elle n'hésitait pas dans ses autoportraits à assumer son héritage mexicain, son image queer, ses idéaux féministes et son expérience de femme handicapée.
Un tableau de Kahlo devient le plus cher peint par une femmeÉpisode surréalisteDurant son épisode surréaliste, elle rencontra André Breton qui la déclara "surréaliste autodidacte", et devint l'amie proche de l'épouse de Breton, Jacqueline Lamba, peintre et féministe. Après une première expo à New York en 1938 à la galerie Julien Levy, Breton l'invita à exposer à Paris.
On repère dans ses peintures surréalistes des motifs comme les masques, les squelettes, la mort et le rêve. Le tragique aussi d'une femme tombée d'un immeuble.
On montre aussi ses natures mortes, fruits et fleurs. L'exposition aborde alors longuement l'héritage artistique de Frida avec, dès les années 60, le mouvement chicano qui fit d'elle un puissant symbole de fierté culturelle et de résistance politique.
Une nouvelle génération d'artistes à la fin des années 1980 et 1990 fut nourrie par l'œuvre de Kahlo, réinterprétant comme elle l'avait fait les traditions populaires pour mieux remettre en question les idéaux nationalistes, les structures patriarcales et les questions de genre.
À la Tate, on découvre deux autels à sa gloire, des installations foisonnantes d'objets.
Ses autoportraits où elle pouvait se peindre sur son lit de douleur d'enfantements de bébés morts ont marqués les mouvements féministes au Mexique aux États-Unis. Dans un dessin de 1926, elle esquisse des corps écrasés éparpillés autour de l'épave du tramway, tandis qu'au premier plan, elle est allongée, bandée, à l'hôpital.
L'album privé de Frida KahloDatant de 1951, son Autoportrait avec le Dr Farill la montre en fauteuil roulant, nous regardant fixement à côté de son chevalet. Le grand écrivain Carlos Fuentes disait qu'elle était "une Cléopâtre brisée, cassée, déchirée à l'intérieur de son corps".
Les deux FridasDans cette explosion des œuvres fort inégales inspirées par Kahlo, on retrouve d'autres artistes femmes, majeures, comme Kiki Smith (née en 1954), qui n'a jamais cessé d'évoquer le corps féminin et la revendication féministe, l'alliance paisible avec la nature et le cosmos. On montre d'elle un dessin d'un fœtus dans un utérus.
On rappelle l'œuvre de l'artiste guatémaltèque Regina José Galindo qui n'a pas hésité pour une performance à tremper ses pieds nus dans le sang pour mieux inscrire ses traces devant les immeubles officiels de sa ville. À la Tate, on montre une vidéo d'elle nue et enchaînée.
Ana Mendieta, Untitled: Silueta Series 1976. © The Estate of Ana Mendieta Collection, LLC. Licensed by Artist Rights Society (ARS), New York / DACS, 2026 / Courtesy Marian Goodman Gallery and Alison Jacques, LondonOn y évoque encore Ana Mendieta (1948-1985), sensible avant tous aux urgences environnementales, qui dans ses performances faisait quasi l'amour avec la terre. La Tate Modern lui consacre en parallèle avec l'expo Frida, une rétrospective. Deux rétrospectives qui résonnent avec celle de Tracy Emin. Un brelan d'as.
Une foule d'artistes se sont emparés littéralement de ses tableaux. Francesco Camas est très convaincant en reprenant exactement Les deux Fridas (tableau peint en 1939) mais cette fois avec deux hommes. Même au Japon, Yasumasa Morimura s'identifie à la peintre mexicaine au travers de citations parfois littérales.
Ses cendresLa notoriété mondiale de Frida Kahlo ne démarra vraiment que dans les années 80, quand Madonna a acheté en vente publique deux œuvres de l'artiste mexicaine. Depuis, sa gloire n'a fait qu'augmenter. En 2007, pour le centenaire de sa naissance, ce fut la fièvre à Mexico avec son nom décliné sous toutes les formes, y compris des marques de chaussures et des bouteilles de tequila ! Sa vie fut reprise en BD et en film.
Río Yañez, Ghetto Frida's Mission Memories 2009. © Río Yañez.Depuis, elle est devenue un symbole pour les féministes, la pop culture mondiale, les homosexuelles, les communistes et pour le Tiers-Monde. Sa Casa azul est devenue le lieu de pèlerinage de tous les touristes arrivés au Mexique. Bozar lui consacra une très belle exposition en 2009.
Frida est morte en 1954, à 47 ans seulement, avec cette phrase superbe, demandant d'être incinérée, "car même dans un cercueil, je ne veux jamais être couchée". Et Diego avala ses cendres. Il mourut trois ans après elle.
Frida Kahlo, femme artiste au-delà de son corpsLa dernière partie de l'exposition élargit encore le spectre de l'icône avec quantité d'objets et produits dérivés montrant l'exploitation commerciale de son nom, de son histoire et de son image, jusqu'à satiété, jusqu'à l'excès dénoncé par sa petite-nièce.
Au sortir de l'exposition, on débouche d'ailleurs sur le shop rempli de livres et objets à la gloire de Frida.
Frida, The Making of an Icon, Tate Modern, jusqu'au 3 janvier.
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