Fontainier à Versailles depuis dix ans, Jean-Pierre Roulin mesure chaque jour la chance qu’il a d’exercer un métier aussi rare. ...
Le ciel est radieux au-dessus de Versailles, ce matin-là. La météo, caniculaire les derniers jours, a retrouvé une forme de normalité et les touristes sont déjà nombreux à déambuler dans les jardins du château. Sous le soleil, le char d'Apollon, émergeant des eaux du bassin, attire tous les regards. C'est là, dans ce lieu emblématique, que le fontainier Jean-Pierre Roulin nous a fixé rendez-vous. Grosses chaussures, pantalon cargo, il porte à la ceinture un énorme trousseau de clefs, qui donnent accès aux quelque trente-cinq kilomètres de canalisations qui quadrillent le domaine.
Voilà un peu plus de dix ans qu'il exerce ce métier à part, pour lequel, dit-il, il n'a pas suivi de formation spécifique. "On apprend sur le terrain. C'est surtout le travail du plomb qui doit s'acquérir, car il ne s'enseigne plus, à part en couverture. Nos parcours passent souvent par le service des plombiers, ou par celui de la gestion de l'eau et des réseaux en général. Il faut aimer le patrimoine, être débrouillard. Parfois, nous avons besoin d'outils qui n'existent pas et qu'il nous faut inventer. Donc il faut avoir le goût de la formation", explique-t-il.
L'équipe des fontainiers – qui gère 55 fontaines et 200 effets d'eau – ne compte que sept personnes. "Nous nous occupons de Versailles, du Parc de Saint-Cloud – qui est la demeure du frère du Roi – et du parc de Marly. On cherche du monde à recruter. Mais ce n'est pas si simple : on ne vient pas là pour un salaire, ou pas seulement. On vient là parce qu'on en a vraiment envie, qu'on aime le patrimoine. Notre travail est cyclique sur une année, mais on a toujours des tâches différentes."
Alain Baraton, jardinier du château de Versailles : "J'y ai vécu plus longtemps que Louis XIV, c'est ma grande fierté"Patrimoine et transmissionImaginés il y a quatre siècles, les mécanismes hydrauliques des fontaines qui ne fonctionnent que par gravité – un bassin en alimentant un autre – étaient déjà, à l'époque, d'une folle modernité. Aujourd'hui, rien n'a changé. "Les gens s'imaginent que ce sont des pompes", sourit Jean-Pierre Roulin. "Pendant les Grandes Eaux Nocturnes, quand on discute un peu avec le public, on se rend compte que peu de gens savent qu'on a un système qui a 400 ans et qui ne fonctionne que par le poids de l'eau. Quand ils nous voient manœuvrer avec une clef, ils sont souvent très surpris."
Fin octobre, les canalisations sont vidées. C'est la "mise en décharge". Plus tard, aux environs de fin janvier, vient le temps des réparations éventuelles. Les conduites, les bassins et les vasques sont scrupuleusement auscultés. "On remet en eau en mars et les grandes eaux commencent en avril, poursuit le fontainier. Cela dure de Pâques à fin octobre. C'est en eau tous les week-ends, plus tous les mardis en mai et juin, quelques jours fériés et pour les événements spéciaux." Et d'ajouter, avec un sourire entendu : "Et pour les visites d'État."
"Sous Louis XV, on garnissait gras"Chaque matin, quand il arrive à Versailles par l'avenue Paris, qu'il voit le soleil se lever au-dessus du château, Jean-Pierre Roulin se dit qu'il est bien verni. "Avec les collègues, on se dit qu'on a une chance folle d'être là tous les jours, quand d'autres font des milliers de kilomètres pour n'y passer que quelques heures. Surtout, on a la chance de travailler sur le patrimoine parce que cela se fait de plus en plus rare dans le monde. On est là juste pour que le patrimoine perdure, qu'il soit transmis aux générations suivantes."
Le buffet d'eau du Trianon, la fontaine préférée de Jean-Pierre Roulin. ©Didier Saulnier/Château de Versailles."Il s'écoule à peu près dix ans entre chaque génération recrutée et nous faisons très attention, aujourd'hui, à ce que les techniques ne se perdent plus", poursuit-il. "On a une personne qui s'occupe vraiment de l'historique, on a un atlas avec les plans de toutes les fontaines. Parfois, on se pose des petits défis : aujourd'hui, on a du gaz, mais à l'époque, il y a 400 ans, ils avaient du charbon, des forges et des soufflets, conclut en souriant notre interlocuteur. Alors on est allés acheter un soufflet sur Le bon coin et à partir d'une gravure, on a recréé toute la structure pour faire des soudures, comme à l'époque."
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