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"On est vus comme des parias" : la difficile insertion des jeunes "sans bac" dans le monde du travail

Дата публикации: 07-07-2026 03:43:31

Plus de 500 000 élèves de terminale vont découvrir leurs résultats du baccalauréat. Franceinfo s'est intéressé à ceux qui n'ont pas obtenu ce diplôme.

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Publié le 07/07/2026 05:43

Temps de lecture : 8min

Des élèves dans la classe d'un lycée de Poitiers, le 22 janvier 2026. (JEAN-FRANCOIS FORT / HANS LUCAS / AFP) Des élèves dans la classe d'un lycée de Poitiers, le 22 janvier 2026. (JEAN-FRANCOIS FORT / HANS LUCAS / AFP)

Plus de 500 000 élèves de terminale vont découvrir leurs résultats du baccalauréat. Franceinfo s'est intéressé à ceux qui n'ont pas obtenu ce diplôme.

A 22 ans, Anthony n'a pas passé son baccalauréat. Mais son CV est loin d'être vide : une participation au Service national universel (SNU) – un dispositif de l'armée à destination des jeunes, dissous début 2026 –, deux contrats engagement jeune, un service civique à France Travail, une formation non diplômante de six mois en informatique... Pourtant, malgré ces expériences, il peine à trouver un job. Et il est loin d'être le seul.

Le vingtenaire originaire de Caen fait partie des 7,6% des 18-24 ans qui ont quitté l'école sans le baccalauréat et sans aucun autre diplôme (ou seulement le brevet des collèges), selon des données de l'Insee publiées en 2025. Même s'ils sont de moins en moins nombreux dans ce cas, l'insertion professionnelle de ces jeunes non diplômés (ou peu diplômés) demeure périlleuse. Alors que 530 000 élèves de terminale vont découvrir leurs résultats du bac, mardi 7 juillet, franceinfo a interrogé ceux qui n'ont pas passé l'examen phare du système scolaire français.

En France, la réussite au bac et la poursuite d'études définissent une certaine place sur le marché du travail. "Un à quatre ans après la sortie de formation initiale, le taux de chômage diffère fortement selon le niveau de diplôme", relève l'Insee. En 2023, il s'élevait à 42,4% pour ceux qui ne disposent d'aucun diplôme, à 18,2% pour ceux qui ont au moins décroché le baccalauréat et à 6,8% pour les diplômés de niveau bac+5.

Selon Jean-François Giret, directeur général du Centre d'études et de recherches sur les qualifications (Céréq), les jeunes non diplômés sont "extrêmement dépendants de la conjoncture économique", car ils se situent "au bout de la file d'attente" parmi tous ceux qui cherchent du travail. Depuis 20 ans, leur taux de chômage a toutefois baissé, passant "d'environ 30% dans les années 2000, à 50% dans les années 2010, puis 40% en 2024", nuance Jean-François Giret, qui s'appuie sur les études du Céréq.

Les non diplômés sont aussi plus concernés par les contrats précaires, type CDD ou intérim, souligne un rapport de l'Observatoire des inégalités publié en 2023. Enfin, ils sont souvent "payés au smic, voire moins lorsqu'ils sont à temps partiel", ajoute Jean-François Giret.

Anthony connaît bien les difficultés de cette trajectoire. A l'école, il n'a jamais vraiment trouvé sa place. En primaire, il a été "stigmatisé" par ses professeurs pour ses difficultés à lire. Au collège, il a subi du harcèlement, avant de devenir insolent en cours. "J'avais l'impression d'être un champion car je me faisais exclure régulièrement", se remémore-t-il. Au point que, durant l'année de 5e, il n'a été en classe que quatre mois environ sur les huit que compte l'année scolaire. Selon lui, "ce retard pris à cette époque [l'a] suivi toute [sa] scolarité".

En 3e, le jeune homme originaire de Caen, qui souffre de troubles anxio-dépressifs et phobiques, suit des cours depuis un hôpital de jour. Plutôt qu'un lycée classique, il intègre ensuite des établissements pour les jeunes décrocheurs scolaires, comme "l'Ecole de la 2e chance" ou la "Promo 16.18". "On prend un tas de jeunes qui ont des soucis, entre addictions et violences, et on les met ensemble. Je ne me sentais pas à l'aise, c'était compliqué de trouver ma place", raconte-t-il.

En dépit d'un parcours scolaire "chaotique", durant lequel il estime ne pas avoir été compris par de nombreux adultes, Anthony a développé certaines compétences dans sa chambre d'ado, à l'aide de contenus sur YouTube et d'amis avec qui il jouait en ligne aux jeux vidéos. "J'ai arrêté tôt l'école, mais j'ai continué d'apprendre des choses de mon côté, comme coder en HTML et JavaScript." Le Normand rêve de devenir développeur web. S'il a plusieurs fois songé à reprendre des études, il ne remplit pas les prérequis pour intégrer les formations dédiées.

"Le bac, c'est un tampon sur un passeport qui dit : vous êtes valide pour des études et un travail."

Anthony, 22 ans, en recherche d'emploi

à franceinfo

La solution aurait pu être de passer un DAEU (diplôme d'accès aux études universitaires), qui donne les mêmes droits que le baccalauréat, mais ses parents, chez qui il habite, n'en ont pas les moyens. En recherche très active d'emploi depuis janvier, Anthony a au fur et à mesure remodelé ses aspirations. "Même dans des métiers alimentaires, comme vendeur, ils peuvent demander un bac pro ou a minima un CAP, déplore-t-il. Sans le bac, on est un peu vus comme des parias."

Un stigmate accentué par le fait qu'avec le temps, obtenir le bac est devenu de mois en moins rare : de 20% des jeunes à l'avoir en 1968, ils sont autour de 80% par génération depuis le début des années 2010, selon le ministère de l'Enseignement supérieur. "C'est un objectif que la nation s'était fixé au début des années 1980, et qui a été atteint il y a une dizaine d'années seulement, au prix de la création de nouvelles filières, notamment le bac professionnel, contextualise le sociologue Camille Peugny. Mais si l'on s'intéresse au bac général, qui est celui qui prépare le mieux à l'enseignement supérieur et qui reste le plus valorisé, il ne concerne que 45% environ des jeunes aujourd'hui."

"On peut dire que l'accès au bac s'est massifié, mais il ne s'est pas démocratisé."

Camille Peugny, sociologue

à franceinfo

Paradoxalement, le bac a perdu de sa saveur pour ceux qui le décrochent, car il est aujourd'hui moins différenciant. "Seul, il ne permet plus autant de décrocher un travail, il est moins bien placé dans la hiérarchie des diplômes", explique Camille Peugny. Plus de 50% des jeunes âgés de 25 à 34 ans sont ainsi diplômés de l'enseignement supérieur.

Pour ceux qui ne passent pas le bac (ou qui ne l'obtiennent pas), le sentiment de mise à l'écart a pu s'accentuer. "Si vous n'avez pas un bac, vous n'existez pas, car tout le monde l'a. C'est une norme devenue tellement ancrée qu'elle déstabilise", affirme Anthony. "Je n'ai pas honte de mon parcours, mais des regrets", explique de son côté Nicolas, 21 ans. Après avoir obtenu son brevet des collèges, il avait le niveau pour aller jusqu'au bac, selon ses professeurs. "A l'époque, l'école, ça me gonflait. Je voulais faire quelque chose de mes mains, j'avais beaucoup d'énergie", raconte celui qui a ensuite fait plusieurs CAP, en boulangerie, en électricité, puis en maraîchage.

Nicolas a aujourd'hui des problèmes neurologiques qui l'empêchent d'exercer des métiers physiques. Les diplômes professionnels qu'il a obtenus ne lui permettent pas d'être "employable" partout. "J'ai toutes mes capacités mentales et cognitives, mais pas le bac pour le prouver", déplore Nicolas. Il envisage de passer un certificat de capacité en droit, sorte de "sas" pour les non bacheliers qui leur permettent ensuite de prétendre à une licence de droit.

"Le CAP permet aux non bacheliers de mieux s'insérer que le fait de n'avoir aucun diplôme, note Camille Peugny. Mais cette professionnalisation précoce peut poser problème pour le jeune concerné, en cas d'accident de parcours, ou si le secteur concerné rencontre des difficultés économiques et propose d'un coup moins de débouchés : les jeunes sont alors prisonniers d'un secteur d'activité." Même si "les carrières restent assez plates", "on ne peut que conseiller aux jeunes d'avoir un CAP plutôt que rien du tout", répond Jean-François Giret.

Charlotte Fournier, 25 ans, savait "depuis toute petite" qu'elle voulait devenir coiffeuse. Le choix de se diriger directement vers un CAP après le collège était donc évident. Salariée depuis quatre ans dans le même salon à Cagnes-sur-Mer (Alpes-Maritimes), elle se plaît à "faire du travail moderne sur sa clientèle jeune" avec "des couleurs qui changent de d'habitude". Ne pas passer le bac ne lui a jamais posé de problème. "Je ne pense pas que je changerai de métier, et si jamais, il y aura toujours des possibilités pour rebondir."

Elle est membre de l'association Sans Bac, créée par Patrick Brignoli. "J'ai voulu démontrer que ce n'est pas parce que tu n'as pas ce diplôme que tu es un incapable", expose le fondateur de l'association, qui a été dirigeant dans l'événementiel pendant plus de 30 ans. "Dans l'esprit des gens, il y a une voie unique, celle du bac. Or, il existe des alternatives qui permettent de faire un métier qu'on aime et pour lequel on a été spécifiquement formé", affirme Patrick Brignoli. Dans certains pays comme le Canada et les Etats-Unis, "le poids du diplôme est moindre, il est moins rédhibitoire dans l'accès à l'emploi", remarque d'ailleurs Jean-François Giret.

"La France est le seul pays ou presque à être aussi capitaliste sur le bac. Mais des entreprises commencent à se rendre compte que les compétences sont plus importantes que le diplôme."

Patrick Brignoli, fondateur de l'association Sans Bac

à franceinfo

Lucas Pinet, 21 ans, adhère à ce discours, et il l'a appliqué à son parcours. Celui qui se présente comme "autodidacte" a notamment créé une entreprise de nettoyage automobile et de canapé. Il travaille aujourd'hui sur un projet mêlant "immobilier et technologie" et aimerait investir dans le locatif. Titulaire d'un CAP dans le bâtiment, il s'est formé sur internet à la vente et a rencontré des entrepreneurs en plus de se plonger dans des livres de développement personnel et marketing. Certes, "un diplôme reste indispensable pour certaines professions comme la médecine, l'aviation ou d'autres métiers très réglementés". Mais il estime qu'une personne diplômée "maîtrise surtout la théorie, mais moins la réalité du terrain".

"Ce sont surtout les compétences, l'expérience et la capacité d'apprentissage qui font la différence. Pour moi le bac, ce n'est pas extraordinaire."

Lucas Pinet, 21 ans, travaille dans l'immobilier

à franceinfo

Si les profils des non-bacheliers français sont pluriels, ils suivent pour beaucoup une même trajectoire. "Les décrocheurs précoces avant le bac sont surreprésentés parmi les familles peu diplômées et de classe populaire", note Camille Peugny. Pour ce spécialiste des inégalités sociales et scolaires, "on ne choisit jamais totalement de ne pas passer le bac lorsqu'une partie de ce renoncement est socialement orientée", même s'il est tout à fait possible "d'avoir une vie heureuse" sans ce diplôme.

"Si je rentre à l'université, je serai le premier de la famille", remarque Nicolas, qui aurait aimé, avec le recul, être encouragé dans la voie du bac. "Mon père me disait souvent : 'Mais qu'est-ce que tu vas t'embêter avec ça.'" Anthony, lui, a entamé des démarches pour faire reconnaître son handicap. Il a développé une certaine rancœur vis-à-vis du "système français" qui "a une incapacité à comprendre les maux des jeunes". Mais compte bien prendre sa place, professionnelle comme sociale.

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