Entre exigence créative, développement textile et contraintes économiques, le créateur construit patiemment une maison indépendante capable de durer. Rencontre à la veille de son défilé SS27 présenté en juin 2026.
Entre exigence créative, développement textile et contraintes économiques, le créateur construit patiemment une maison indépendante capable de durer. Rencontre à la veille de son défilé SS27 présenté en juin 2026.
Rue Goncourt, début d’après-midi. La canicule écrase le quartier, mais Louis-Gabriel Nouchi ne transpire pas – ou du moins n’en laisse rien paraître. Il y a chez lui quelque chose de délibérément tempéré : une sérénité de chef de chantier qui connaît ses plans par cœur. Attentif, le geste économe, il se déplace entre les cinq grands portants chargés des silhouettes SS27 avec la précision d’un horloger.
À moins d’une semaine du défilé, l’atelier ressemble moins à un studio en effervescence qu’à un cabinet de travail bien tenu.
Entre la Belgique et l’ItaliePour mieux comprendre cette maîtrise, il faut revenir en arrière : formé à La Cambre, passé par le studio de Raf Simons, Louis-Gabriel Nouchi lance sa marque en 2018 après avoir choisi de partir près de deux ans en Italie pour approfondir ses connaissances en tailoring, mais aussi comprendre le fonctionnement des ateliers et construire son propre réseau de fournisseurs. Huit années de fashion week plus tard, cette trajectoire raconte surtout la création d’une marque. Car se lancer dans la mode indépendante est une chose ; durer en est une autre. Effondrement du wholesale, fragilité des ateliers, hausse des matières premières : les jeunes maisons avancent dans un environnement où grandir peut parfois menacer ce qui faisait leur singularité. Co-fondée avec Pauline Duval, la maison LGN inscrit son développement dans le temps long.
ArchétypeCe qui distingue Nouchi ne sont pas seulement ses slips devenus iconiques, mais une manière singulière d’élaborer ses collections. Depuis American Horror Story, chaque saison s’appuie sur un répertoire de personnages qui sert de point de départ. Pour SS27, c’est Twin Peaks qui devient un laboratoire pour explorer une autre forme de sensualité. “Le vêtement y est toujours une représentation sociale”, glisse Louis-Gabriel Nouchi à propos de la série qui fournit moins un thème qu’une atmosphère : un été de montagne, brumeux, traversé de personnages étranges – l’inspecteur, l’adolescent rebelle, la femme mystérieuse. Mais la référence n’est jamais littérale. Lynch n’écrase pas Nouchi, et la collection ne s’appelle d’ailleurs pas Twin Peaks. Les intitulés ont disparu. “Ça orientait trop la lecture, et empêchait les gens de s’approprier pleinement la collection.”
Cette liberté face aux références se retrouve dans sa manière de travailler les vêtements eux-mêmes. Chez LGN, les pièces ne disparaissent pas d’une saison à l’autre : elles évoluent. Le blouson en cuir de SS27 descend directement de la veste aux épaules marquées qui a fondé la signature de la maison, d’abord raccourcie, puis déclinée en laine l’hiver, revenue aujourd’hui en cuir avec un nouveau col.
Derrière cette continuité créative se cache une équation de plus en plus difficile à résoudre. LGN développe ses propres jacquards, ses matières : la marque refuse de se contenter de ce que le marché propose et se démarque pour son développement textile. Mais ce qui faisait sa signature devient aussi un combat quotidien. “Les fournisseurs italiens ferment leurs bureaux de développement, ne vont plus aux salons comme Première Vision”, constate Louis-Gabriel Nouchi. “Faire une simple rayure pour une chemise, aujourd’hui, est un exercice lunaire.”
Les coûts ont explosé : pour un tissu développé il y a deux ans et demi, les prix ont progressé de 30 à 40 %. La petite équipe doit absorber ces augmentations sans pouvoir les répercuter intégralement sur des prix de vente déjà positionnés dans une catégorie devenue extrêmement disputée. “Personne n’achète des trucs à 3 000 euros tout le temps. Tout le monde veut venir dans notre catégorie de prix.”
Grandir suppose alors d’inventer des solutions que les grands groupes n’ont pas besoin de chercher. Les partenariats – Harley-Davidson pour les chaussures et les boucles de ceinture, Mykita pour les lunettes – permettent d’étoffer le vestiaire sans mobiliser des investissements hors de portée.
Cette saison marque une autre étape : l’arrivée d’un véritable vestiaire féminin. Pas quelques silhouettes symboliques glissées au fil du défilé, mais un territoire pensé à part entière. Un défi pour une maison dont l’identité s’est construite autour d’un vestiaire masculin très maîtrisé. “À la femme, ça peut tourner dans un autre registre très rapidement”, reconnaît Nouchi.
Pour éviter de plaquer un regard extérieur sur cette nouvelle cliente, il a choisi de partir de celles qui connaissent déjà la marque. Les premières idées viennent des femmes de son équipe qui portent elles-mêmes les vêtements LGN. “Elles s’habillent dans la marque, elles avaient des envies depuis longtemps. Je voulais vraiment que ça vienne d’elles.”
Le résultat dessine une femme LGN qui reprend les tensions fondatrices de la maison : une sensualité sombre, une élégance jamais trop sage, une forme de danger. Des robes portées avec des boots, une féminité qui préfère l’attitude à la décoration. Un nouveau chapitre pour la maison, mais écrit dans la même langue.
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