L’un, Arnaud Idelon, revendique son goût du populaire et de la dissidence ; l’autre, Thomas Clerc, dresse son autoportrait dans le décalage. Deux belles matières à réflexion.
L’un, Arnaud Idelon, revendique son goût du populaire et de la dissidence ; l’autre, Thomas Clerc, dresse son autoportrait dans le décalage. Deux belles matières à réflexion.
Culture low cost – Dernière démarque d’Arnaud IdelonProgrammateur (Sturmfrei Festival x Le Sample), auteur d’essais (de Boum Boum – Politiques du dancefloor au tout récent Culture low cost – Dernière démarque), Arnaud Idelon prête une attention fine et soutenue à la culture vivante et aux lieux qui la font exister dans les marges institutionnelles du paysage. Associant la réflexion à la pratique, il s’inquiète aujourd’hui des menaces qui pèsent sur une idée de la vie culturelle dégagée de la nécessité du retour sur investissement, de l’obsession du mainstream, tout en revendiquant le goût du populaire et du rassemblement.
Pour avoir beaucoup fréquenté les espaces interlopes ces quinze dernières années, il en mesure la force. “J’écris depuis le manque, affirme-t-il dans Culture low cost. Le manque de considération par l’institution de ce qui se joue dans les marges. Le manque de méta-réflexion des mondes de la culture. Le manque d’anticipation de la catastrophe qui vient. Le manque d’imagination pour tenter de la contrer et le manque d’imaginaires à lui opposer.”
Au moment où beaucoup appellent à “zapper” et “déborder” Bolloré dans le champ du cinéma et de l’édition, et alors que les politiques publiques en panne d’inspiration et d’argent peinent à accompagner la création, Arnaud Idelon fait un éloge vibrant des expériences dissidentes dans la culture. Alors que les politiques culturelles sont devenues l’un des terrains de choix du camp réactionnaire au service de la diffusion de ses valeurs, “il y a désormais urgence pour les mondes de la culture à construire des narratifs alternatifs à ceux que propose l’extrême droite, des figures et des imaginaires audibles par les citoyen·nes afin de donner à toutes et tous l’envie de se battre pour une culture qui serait un bien commun inaliénable”. C’est tout l’enjeu de la bataille culturelle de l’année qui vient. Arnaud Idelon sera aux avant-postes.
Culture low cost – Dernière démarque d’Arnaud Idelon (éditions divergences), 150 p., 16 €. En librairie.
Autoportrait – Vous n’êtes pas vous-même de Thomas Clerc“L’autoportrait d’un écrivain, ce sont ses conférences.” De ce principe, Thomas Clerc tire un livre hilarant et éloquent, qui est aussi une exposition accueillie à Caen par l’Imec, dirigé par Nathalie Léger. L’auteur du récent Paris, musée du XXIe siècle – Le dix-huitième arrondissement (Les Éditions de Minuit) prolonge un exercice ritualisé dans l’histoire littéraire, dont son grand ami écrivain Édouard Levé (ici en photo) fit en 2005 un chef-d’œuvre, Autoportrait (P.O.L).
Pour dresser son autoportrait à lui, Thomas Clerc a exploré une multitude d’archives d’auteur·rices lu·es et aimé·es, de Violette Leduc à Hervé Guibert, d’Hélène Bessette à Jean Genet, de Guillaume Dustan à Christophe Tarkos… “Un autoportrait, toujours composite, est une série de variantes dont aucune n’est parfaite. Ce que j’ai voulu faire ici, c’est exposer cette mise en scène de soi qui loge au plus profond de l’écriture et à la surface même des images que les écrivains nous présentent à l’envi, telle Colette qui se cache à moitié déguisée en chat derrière un fauteuil Louis XVI”, prévient-il.
Accumulant les pièces à conviction de son paysage affectif (un plan pour le décor de Ma nuit chez Maud, des photos d’Alix Cléo Roubaud, des carnets de lecture de Guillaume Dustan, une lettre de Barthes à Alain Robbe-Grillet…), Thomas Clerc se veut au moins autant Thomas l’imposteur de Cocteau que Thomas l’obscur de Blanchot. Il est surtout Thomas l’espiègle, pour qui “la littérature est le plus conceptuel de tous les arts”, un jeu faisant d’un impossible aveu un manifeste esthétique délicat.
Autoportrait – Vous n’êtes pas vous-même de Thomas Clerc (Imec/“Le lieu de l’archive”), 172 p., 32 €. En librairie. Autoportrait de Thomas Clerc à l’Imec, abbaye d’Ardenne, Saint-Germain-la-Blanche-Herbe, jusqu’au 29 novembre.
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